Forme et organisation de l'Eglise protestante aux Pays-Bas

Une étude de cas

1. Forme de l’Una Sancta

L’article I-1 de la constitution ecclésiale de l’église Protestante des Pays-Bas (PKN) commence ainsi :

En accord avec ce qu’elle confesse, l’église Protestante des Pays-Bas est une forme de l’église chrétienne une sainte apostolique et catholique ou universelle qui, participant à la promesse accordée à Israël, est tendue vers la venue du Royaume de Dieu (ArtI-1). 2

Cette constitution ecclésiale est en vigueur depuis le 1er mai 2004 pour les trois églises à présent regroupées au sein de la PKN – l’église Réformée Néerlandaise (NRK), les églises Réformées des Pays-Bas (RKN) et l’église évangélique-Luthérienne dans le Royaume des Pays-Bas (ELK). Il existe dès lors une nouvelle forme juridique de l’église aux Pays-Bas.

1 En Allemand, le titre comprend une allitération sur « Gestalt (forme) und Gestaltung (organisation) » qui laisse entendre que le second terme procède du premier. N. d Trad.

2 L’histoire du processus d’unification est accessible en anglais sur : www.protestantchurch.nl

Deux éléments importants concernant cette église sont ainsi affirmés.

a. Elle est « forme de l’una sancta ». Dans le texte néerlandais, il n’y a pas d’article. Il n’est pas précisé « la forme », ni « une forme ».3 La première expression serait exagérée et pourrait être interprétée dans un sens exclusif et anti-œcuménique : seule cette église serait (en tout cas aux Pays-Bas) la forme de l’Una Sancta. La seconde expression serait insuffisante, et pourrait être interprétée dans un sens relativiste : la PKN ne serait qu’une église parmi de nombreuses formes de l’Una sancta – et cela ne poserait aucun problème ! Alors la tâche de l’œcuménisme ne serait pas à prendre au sérieux. Le texte veut laisser la question ouverte, comme une sorte de défi posé à l’église. Dans l’article XVI, qui porte sur la vie et l’œuvre de l’église dans une perspective œcuménique, cette question est reprise :
En tant que forme particulière de l’église chrétienne une sainte apostolique et catholique ou universelle, l’église est appelée à chercher et à promouvoir l’unité, la communion et la coopération avec d’autres églises de Jésus Christ. L’église participe au travail œcuménique aux Pays-Bas et dans le monde et elle le stimule. Elle cherche et entretient des relations plus étroites avec des églises, auxquelles elle est particulièrement liée par la confession de foi ou l’histoire. Elle cherche l’unification avec les églises avec lesquelles elle est unie par la foi et les constitutions ecclésiales (Art. XVI-1).

3 La constitution de l’église Réformée Néerlandaise (NRK) commençait dans les mêmes termes : « La NRK, en accord avec ce qu’elle confesse révélation de l’église chrétienne une sainte catholique ou universelle, est constituée de toutes les paroisses réformées… etc. (Art I)

Cet article clôt la partie théologique de la constitution ecclésiale. Le cercle se ferme. Il est important pour cette église, particulièrement pour son orientation œcuménique, d’être forme de l’una sancta.

b. Le lieu historique de l’église est situé « entre Israël et le Royaume de Dieu » : participant à la promesse accordée à Israël, elle est tendue vers l’accomplissement du Royaume de Dieu. Les derniers termes peuvent être interprétés comme une allusion à Phil.3,14 (et je suis tendu vers ce qui devant moi). Des paroles qui consolent et qui exhortent déterminent la vie de l’église. Elle n’est pas seulement, elle est issue d’un appel. D’autres parties du premier article expriment de telles affirmations ecclésiologiques, qui dessinent la position de l’église dans la tension entre la grâce de Dieu et sa propre mission.4 Ecclesia reformata semper reformanda.

4 Deux autres exemples : Art. I-2 : « L’église vit de la grâce de Dieu en Jésus Christ et accomplit ainsi la mission reçue de son Seigneur, d’écouter la Parole et de l’annoncer. »
Art. I-3 : « L’église participe à la sollicitude divine pour le monde et confesse ainsi dans l’obéissance à l’égard de l’écriture Sainte, seule source et norme de l’annonce et du service de l’église, le Dieu trinitaire Père, Fils et Saint-Esprit. »

Le lien avec Israël auquel il a été fait allusion ici est développé dans l’article I-7, à cet endroit-là dans la perspective du Royaume de Dieu qui vient :
L’église est appelée à donner forme au lien inaliénable avec le peuple d’Israël. En tant que communauté croyante confessant le Christ, elle cherche le dialogue avec Israël au sujet de la compréhension de l’écriture sainte, particulièrement à propos de la venue du Royaume de Dieu (Art. I-7).

Ici il est question de « donner forme ».5 Nous sommes relativement proches de notre thème : « Forme et organisation des églises ».

5 D’autres passages de la constitution ecclésiale où il est question de la forme et de l’organisation sont les suivants : Art. VI-4, XI-2, Règlement 1-2-1, 4-15-1, 4-26-1, 5-1-7, 8-2-3, 8-3-3, 8-4-3, 9-1-1, 9-6-4, 9-7-3 et 13-6-3 ( !).s

2. Un questionnement en termes de Droit ecclésial 

Quelle est la forme de l’église qui découle de son essence ? Quel rôle joue ici le contexte historique, social et économique ? Peut-on dégager des critères généraux qui définissent la forme de l’église ? La traduction de ces découvertes dans la pratique est-elle évidente ou éventuellement contraignante ?

Cette contribution se veut une étude de cas historique et juridique 6. Les questions touchant à la forme et à l’organisation des églises sont abordées sous cet angle-là, telles qu’elles ont joué un rôle dans le contexte néerlandais au cours des dernières décennies. Cette démarche implique une limite. Le point de vue théologico-pratique aurait également pu être développé, ou encore l’aspect administratif, la manière dont les directions d’église ont géré ces questions. La forme de l’église est bien plus que sa forme juridique.

6 Nous traduisons l’adjectif « kirchenrechtlich » (litt. qui relève du droit ecclésial) plus simplement par : « juridique », étant donné qu’il se rapporte toujours à l’église dans ce texte.

Cependant je vais tenter de procéder de manière juridique et de rendre compte des expériences faites au cours de l’organisation de la PKN. A ce propos, deux questions au moins sont pertinentes :

a. Comment les questions théologiques, en particulier ecclésiologiques sont-elles reliées aux aspects juridiques ?

b. Dans quelle mesure une organisation nécessaire et contraignante de l’église en découle-t-elle ? 

Je dois évidemment limiter mon propos. Mon attention vise principalement les questions liées à l’unification des églises en tant que telles. Il y aurait beaucoup d’autres choses à étudier comme les relations églises – état ou l’organisation des règlements internes. Mais ce sont justement les questions portant sur l’organisation de l’unité ecclésiale qui mettent sans doute en évidence avec le plus d’acuité ce qui est en jeu, et ceci particulièrement à la lumière de la Concorde de Leuenberg.

3. Expériences tirées du processus d’unification, particulièrement entre 1985 et 2004 

L’union progressive de la NRK, la RKN et l’ELK au sein de la PKN s’est déroulée sur une période de 4 décennies. Au cours de la première phase, à partir de 1961, tout était encore ouvert. Il était seulement clair que la crédibilité des églises nécessitait une nouvelle prise en compte des relations entre la NRK et la RKN. Dans cette perspective, on peut dire que le début du processus était marqué par un but missionnaire.
Avec la tenue d’un premier synode commun de la NRK et de la RKN (1973, le deuxième en 1976) une seconde phase de la réunification commença ; une première relation plus juridique fut organisée. Entre 1973 et 1986, les synodes communs se sont surtout préoccupés de définir s’il existait des raisons théologiques et ecclésiologiques rendant impossible l’union progressive. Cette démarche a conduit à la réception d’une Déclaration sur les objectifs accompagné d’une Déclaration sur le consensus. La conclusion était très claire : il n’existe pas de cause d’ordre théologique qui justifierait de poursuivre sur des voies séparées. Peu de temps après, l’ELK rejoignit ce processus, ce qui ajouta à la réunification (la RKN ayant été créée au 19ème siècle par scission d’avec la NRK) un processus d’unification. L’affaire concernait dès lors trois églises issues de deux traditions confessionnelles différentes.
L’organisation juridique de l’union d’églises a réellement débuté en 1990. Bien évidemment, des règles juridiques avaient déjà été créées. Depuis 1979, un règlement intermédiaire comportant des règles spécifiques de Droit ecclésial donnait des réponses aux situations locales (au nombre de 400, fin 2003), là où au moins deux paroisses souhaitaient intensifier leurs relations, c’est-à-dire vivre factuellement sous la forme d’une seule communauté. Plus tard (à partir de 1982), de tels règlements ont également été conçus pour les assemblées régionales. A tout point de vue, il était très clair que ce qui était écrit noir sur blanc à ce moment-là ne serait pas déterminant et n’anticiperait pas sur l’organisation définitive de la future église unie (que nous connaissons à présent en tant que PKN). En 1990, le synode à trois a pris la décision majeure : une nouvelle constitution ecclésiale devait être rédigée. Il était dès lors évident que le chemin allait conduire vers une union complète, organique.

On trouve les points de repère ecclésiologiques majeurs, qui déterminent l’organisation de la PKN, dans la Déclaration sur les objectifs et la Déclaration sur le consensus, ainsi que dans la réaction luthérienne par rapport à ces deux documents, qui confirmait la participation de l’ELK au processus. Au sein du groupe de travail ad hoc, au cours de réunions de commissions et des sessions plénières des synodes, dans tous les débats portant sur la nouvelle organisation des églises, il y eut tout de même des discussions ecclésiologiques, parfois implicites.
Je voudrais d’abord esquisser les aspects ecclésiologiques les plus importants dans les documents évoqués. Ensuite j’examinerai les interactions entre l’ecclésiologie et le droit ecclésial en analysant comment certaines questions brûlantes ont évolué dans le processus des dix dernières années.

la Déclaration sur les objectifs est assez concise. Les synodes attestent leur attachement mutuel en Jésus Christ, qui dépasse les différences existantes. Ensuite il est dit :
Nous augmenterions notre culpabilité à l’égard de Dieu et des hommes, si nous nous contentions de la séparation. Nous remercions Dieu pour la dynamique de rapprochement dans laquelle nous sommes impliqués. 

Ensuite la filiation avec la tradition générale de l’église est développé, conformément aux confessions de foi, de même que la responsabilité globale pour le témoignage et le service dans le monde. Le texte s’achève ainsi :
Nous ne voulons pas continuer à opposer entre elles les différentes formes d’être en église qui se sont constituées à l’époque où nous empruntions des chemins séparés, mais dans l’obéissance au Seigneur de l’église, guidés par la Parole et l’Esprit, pouvoir devenir une église, à la Gloire de Dieu le Père, au service de son Règne. 

Importe ici l’accent placé sur la mission consistant à devenir (à la fin) une église(réunification). Il semble clair que l’on envisageait d’aller plus loin que la complète reconnaissance mutuelle et la coopération intensive. Pourtant on ne peut encore déduire que peu de choses concernant l’aspect juridique. A ce stade, il n’était pas clair à cent pour cent si l’union organique serait nécessaire, ou si par exemple une association fédérative très intense (avec maintien de structures juridiques formellement séparées) n’aurait pas été possible.

La Déclaration sur le consensus reprend l’idée d’un processus qui impliquerait les différentes formes d’être en église dans un projet de (ré)unification et de renouveau. La première version d’une telle déclaration a été adoptée en 1984 par les synodes de la NRK et de la RKN et soumise aux paroisses et aux instances régionales pour qu’elles réagissent. En 1986 la Déclaration a été adoptée définitivement sans modification importante. Sur cette base, les deux synodes constatèrent formellement que la NRK et la RKN se trouvaient « en état de réunification ». Ce qui signifiait que les deux églises n’étaient plus des vis-à-vis indépendants, bien que la responsabilité propre des paroisses locales fut respectée, pour qu’elles puissent déterminer elles-mêmes la manière et le rythme de la convergence à l’échelle locale. Mais sur le plan national on avait dépassé le « point de non-retour ».
La Déclaration de consensus visait à établir les raisons qui rendaient possible une réunification entre la NRK et la RKN. C’est un document assez long (11 pages selon le rapport du synode commun) composé de trois parties.
(I) L’introduction est brève. Elle est marquée par la prise de conscience à l’égard d’un engagement commun contenu dans les racines confessionnelles de chaque église. Il n’y a plus de différences séparatrices. Ensuite, les nouvelles questions auxquelles sont maintenant confrontées les églises (jeunesse, sécularisation, questions de sens) sont énoncées comme des motivations importantes en vue de l’unité. Nous ne devrions plus disperser nos forces au cours de tâtonnements incessants…
(II) Les points d’accord que l’on peut mettre en évidence méritent davantage d’attention. Il est intéressant de noter que la Concorde de Leuenberg n’est pas citée ici. Sans doute parce que les deux églises se fondent sur les mêmes confessions de foi. Pourtant quatre thèmes importants unissant les deux églises et motivant de ce fait une unité plus étroite sont évoqués. Il s’agit de : la justification de l’homme sans Dieu, l’église corps du Christ, l’indivisibilité de la vérité et l’église au service du Royaume de Dieu. Si l’on est conscient de la profondeur de ces articles de foi, peut-on encore invoquer la forme de l’Una sancta, « ce qui est propre », l’identité, l’indépendance, etc. comme des raisons pour rester séparés ?
(III) Dans la troisième partie, la plus volumineuse, intitulée Questions partagées, cinq questions, qui ont historiquement mis particulièrement en évidence les différences entre la NRK et la RKN, sont discutées : (1) La discipline au sein des églises, (2) la pluralité, (3) les « membres de naissance » (c’est-à-dire les membres de la NRK non-baptisés), (4) la relation entre la paroisse locale et l’église à l’échelle nationale, (5) L’expression publique de l’église. Ces questions sont importantes en tant que telles, et elles ne sont jamais réglées définitivement. La déclaration tente de mieux définir les enjeux autour de ces questions et de mettre en évidence quelles sont les forces et les faiblesses des réponses – dans la théologie et plus encore dans la pratique de la vie ecclésiale - qui ont été apportées dans chaque église au cours du dernier siècle. Dans ce contexte, on précise que ni la NRK ni la RKN n’ont fixé une doctrine élaborée à propos de l’église. L’ecclésiologie est en partie un chantier en cours. La manière dont l’église se rapporte à l’alliance divine, au fondement de la foi ou au Royaume de Dieu n’a jamais été définie précisément. Autour de ces thèmes, des contradictions existent dans chaque église. De bout en bout on insiste sur l’idée qu’une avancée commune peut et doit également constituer un apprentissage commun. Bien qu’elle soit provisoire, c’est justement dans la tentative de donner une réponse conjointe à ces questions que le renouveau de l’église évoqué dans la Déclaration sur les objectifs pourrait se manifester.

La demande du synode de l’ELK auprès de la NRK et de la RKN de pouvoir participer pleinement au processus d’unification avait été déposée en vue de la même session plénière des synodes NRK-RKN en novembre 1986, au cours de laquelle la Déclaration sur le consensus fut adoptée. Jusque-là, l’ELK avait été invitée à participer au processus en tant qu’observateur. Fin 1985 le synode de l’ ELK avait tiré la conclusion suivante : l’ELK ne peut assumer sa mission d’annonce de l’évangile qu’en s’unissant à d’autres églises. Cette conclusion était fondée sur le fait qu’une très petite église comme l’ELK ne pouvait quasiment plus trouver les ressources humaines nécessaire pour les tâches indispensables. Dans la résolution qui accueille positivement la demande de l’ELK, le synode commun fait référence au lien unissant les trois églises à travers la Concorde de Leuenberg.

Le synode de l’ELK n’avait donc pas directement participé aux discussions à propos de la Déclaration sur le consensus. La commission de théologie de l’ELK fut priée de livrer sa réaction. Naturellement, celle-ci se réfère également à la Concorde, de manière formelle au début et, à la fin, particulièrement dans le contexte de la responsabilité à l’égard du monde. Les questions de la compréhension des écritures et de la conception de l’église constituent les thèmes majeurs. Le second nous intéresse particulièrement ici. Cela concerne principalement les règlements internes de l’église. Les premières lignes de cette partie du texte méritent d’être citées :
Le luthéranisme n’a pas produit une doctrine élaborée sur l’église ; aucun modèle d’église n’est privilégié en son sein. Le seul critère est et demeure la fidélité de l’église à sa mission : annoncer l’évangile. De ce fait la « sentimentalité ecclésiale » et les noms des églises n’ont qu’une importance secondaire.7  

7 Le texte original de la réaction luthérienne se trouve dans : J.M. Vlijm, H.W. de Knijff, Elkaar Verstaan, Boekencentrum, ‘s-Gravenhage, 1992, 79-85, loc. cit. p.82s.

Dans l’espace géographique néerlandais, à côte des trois églises unies dans la PKN, la « Remonstrantse Broederschap » (RB, les Arminiens) avait également signé la Concorde de Leuenberg en 1973. La commission théologique de la RB fut également priée de livrer une réaction par rapport à la Déclaration sur le consensus. Celle-ci confirma une prise de position en deux temps. On y réagissait positivement par rapport au processus d’union, mais on y exprimait également des réserves :

Même sans unité institutionnelle – et quoi qu’elle fût souhaitable – des formes d’églises indépendantes ne doivent pas être considérée comme de mauvaises excroissances, qui empêcheraient d’emblée l’unique corps du Christ de fonctionner. 8  

8 Le texte original de cette réaction se trouve dans : J.M. Vlijm, H.W. de Knijff, Elkaar Verstaan, p.86-94, loc.cit. p.90.

La réaction formule d’autres remarques critiques contre le lien juridique envers des confessions de foi rédigées et la discipline interne des églises. La RB a néanmoins été impliquée à partir de 1988 dans le processus d’unification en tant qu’observateur. Une participation complète au processus n’avait pas été demandée et aurait sans doute buté sur une opposition massive.

Donc, en 1990 le synode à trois a pris la résolution d’entreprendre la rédaction d’une nouvelle constitution ecclésiale. Le chemin en direction d’une union complète devait être poursuivi. Ce fut là une décision préalable juste et importante. En 1993, le synode à trois a adopté en première lecture une constitution d’église. La RB s’est alors retirée en tant qu’observateur, car le modèle ecclésial décrit dans cette constitution lui paraissait trop « hiérarchique » et ne présentait pas assez de points communs avec la congrégationalisme de la RB.

A partir de 1993, le processus est dominé pendant dix ans par des débats juridiques (ce qui, en fin de compte, n’a pas eu de répercussion positive sur le plan psychologique pour l’ensemble du processus !). Tout ce parcours juridico-ecclésial fut conclu en juin 2003 avec le premier examen de l’accord d’unification.

Les textes relevant du droit ecclésial existant à présent sont structurés de la manière suivante :

• A l’échelon le plus élevé : la Constitution d’église (Règlement principal), composé de XIX articles. Des modifications ne sont possibles qu’avec une majorité des deux tiers en deuxième lecture du synode général.

• Au second échelon : 14 Ordonnances (Lois d’église). Des modifications sont possibles à la majorité simple en deuxième lecture.

• Prochain échelon : 297 Règles transitoires, qui précisent comment passer des trois anciennes ordonnances à la nouvelle. Ici également, la majorité simple en deuxième lecture est requise pour le modifications.

• Dernier échelon : 14 Règlements généraux. Le synode général a constamment le pouvoir de les modifier. 

Le 12 décembre 2003, l’ordre du jour des trois synodes – qui siégeaient séparément – comportait l’approbation en deuxième lecture, et donc de manière définitive, de l’accord d’union. Comme il fut approuvé, les Règles transitoires entrèrent en vigueur. La PKN existe depuis le 1er mai 2004.

4. Des préoccupations ecclésiologiques à la construction juridique

Dix années de débats juridiques ont donné lieu à des empoignades autour de la question de savoir comment l’église objet de croyance peut être structurée. Je voudrais traiter ici les questions qui se sont révélées comme les plus importantes et montrer quelle solutions juridiques ont été trouvées. Répétons-le : l’organisation de l’église n’est - heureusement - pas qu’une question juridique. Mais le droit ecclésial offre un cadre nécessaire, permettant de concrétiser l’organisation de la vie ecclésiale et de la piloter. 

4.1. La place de la Concorde de Leuenberg 

La Concorde de Leuenberg a été signée en 1973 par les quatre églises citées dans cet article. L’espoir de voir le processus d’union se réaliser plus simplement ne s’est pas vérifié. Il est évident que la Concorde de Leuenberg tient une place très importante, particulièrement pour l’église luthérienne. Ce n’est que sur cette base que l’on pouvait en confiance, au sein de la petite minorité (1% !), espérer être totalement accepté au sein de la PKN. Pour le courant conservateur de droite au sein de la NRK, ce n’était pas si simple. Dès 1973, le synode de cette église avait signé la Concorde de Leuenberg, mais la minorité conservatrice avait dès cette époque émis d’importantes réserves. Mais on ne pouvait pas mesurer les conséquences que cette attitude pourrait entraîner. A partir de 1993, la discussion recommença, et porta tout de suite sur la formulation des articles I-4 et I-5 de la Constitution.

Dans le projet soumis au synode à trois en 1993, on pouvait lire :

I-4. Confesser l’église s’opère en communion avec la confession des générations précédentes, selon les expressions retenues :
- dans la confession de foi apostolique, la symbole de Nicée et la Confession de foi d’Athanase ; à travers ces textes, l’église se sait en communion avec l’église chrétienne universelle ;
- dans la Confession d’Augsbourg inchangée et le catéchisme de Luther ; à travers ces textes, l’église se sait en communion avec la tradition luthérienne ;
- Dans le catéchisme de Heidelberg, le catéchisme de Genève et la confession de foi néerlandaise comprenant les doctrines de Dordrecht ; à travers ces textes, l’église se sait en communion avec la tradition réformée.
- L’église reconnaît la portée de la Concorde de Leuenberg par le fait qu’elle relie les traditions luthériennes et réformées, ainsi que la portée de la Confession de foi de Barmen pour l’acte de confesser dans le monde présent.
 

Le texte de cet article soumis en première lecture avait déjà été modifié : le dernier paragraphe fut ensuite séparé et devint l’article I-5. On voulait éviter de donner l’impression que des symboles de l’église ancienne, des confessions de foi issues de la Réformation et la Concorde de Leuenberg seraient de même importance. Le texte lui-même n’est pas resté inchangé. La première version était formulée ainsi :

I-5. L’église reconnaît la portée de la Confession de foi de Barmen pour l’acte de confesser dans le monde présent.
De plus l’église reconnaît la portée de la Concorde de Leuenberg par le fait qu’elle permet de poursuivre la rencontre des traditions luthériennes et réformées.
 

Ce n’est donc pas le rassemblement des traditions luthériennes et réformées, mais la poursuite de la rencontre des deux traditions qui caractérise la portée de la Concorde de Leuenberg. Cette correction tendait à minimiser l’importance de ce texte, mais n’effaçait pas pour autant la résistance à son encontre. Au cours de la deuxième lecture de la Constitution (1997), on tenta de tenir davantage compte des remarques critiques en proposant une nouvelle formulation de la dernière phrase, c’est-à-dire :

L’église reconnaît avec la Concorde de Leuenberg que les traditions luthériennes et réformées se rencontrent à travers une compréhension commune de l’évangile. 

L’expression « avec la Concorde de Leuenberg » peut être omise sans que le sens de la phrase en soit affecté ! Entre-temps, la Concorde de Leuenberg était devenue pour l’aile droite la plus dure de la NRK un signe de ralliement en forme d’épouvantail. Le cœur de cette phrase est cependant directement repris de la Concorde de Leuenberg et il est presque plus lourd de sens que ce qui était dit dans les versions précédentes. C’est non seulement la fonction de la Concorde de Leuenberg, (au sens purement historique), mais sa méthodologie qui est maintenant approuvée.
Après 1997, les critiques n’ont pas complètement disparu, bien que la résistance ait perdu de sa vigueur. Les critiques visent alors la référence à la Confession d’Augsbourg. Certains cercles ecclésiaux continuent à formuler deux arguments contre l’article I-4 de la Constitution :

L’église « ancestrale » aux Pays-Bas serait par la providence de Dieu exclusivement réformée (il s’agit là d’une idéologisation inacceptable de l’église, bien que l’on puisse également déceler ici une conscience légitime de la continuité de l’église) ;

Bien que l’on puisse admettre que la Concorde de Leuenberg ait permis de dépasser les anathèmes réciproques (ce que tous ne sont pas prêts à accepter), il reste des différences entre les confessions de foi luthériennes et réformées ; ceci rendrait les fondements confessionnels de la PKN incohérents. 

Bien sûr, ce genre de critiques ne sont qu’une partie d’un problème plus vaste. Par exemple, l’expression « en communion avec la confession des générations précédentes » pose également problème. Certains pensent que cela signifie : en accord avec la confession des génération précédentes. Chez certains opposants, une interprétation fondamentaliste des questions herméneutiques sont ici décisives.

A l’arrière-plan de ces discussions, il existe une différence d’approche historique entre les trois églises à propos du rôle des confessions de foi dans l’église. La NRK est l’ancienne église multitudiniste, qui n’avait cependant quasiment aucune responsabilité juridique dans le domaine des questions confessionnelles entre 1816 et 1951. C’était une des raisons qui a poussé certains groupes à quitter la NRK en 1834 et 1886. Ces derniers ont formé la RKN en 1892. La RKN se voulait une église confessante, ce qui fut compris de la manière suivante : ceux qui sont en accord avec les trois confessions de foi réformées s’unissent (localement !) au sein d’une église réformée, et ces églises ensemble composent une union d’églises, la RKN (d’où l’emploi du pluriel : les églises réformées aux Pays-Bas).
Au dix-neuvième siècle, d’autres « orthodoxes » sont restés dans la NRK, à cause de raisons de principe, et ont constitué par la suite « l’alliance réformée », un courant conservateur, en partie fondamentaliste. Au sein de la RKN, le rôle des confessions de foi s’est beaucoup modifié depuis l’année 1965, en raison d’une prise de conscience croissante de la problématique herméneutique. C’est justement cela qui a permis le rapprochement avec la NRK. Mais aujourd’hui, la réponse à la question de savoir ce que signifie être une église confessante est devenue assez incertaine et floue.
Pour l’ELK, la Confession d’Augsbourg est vitale. Elle fonde l’appartenance à la famille luthérienne, qui se concrétise au sein de la Fédération Luthérienne Mondiale.

4.2 Unité et unicité 

L’allusion à la Concorde de Leuenberg dans le premier article de la Constitution ne suffit pas répondre à la question des conséquences d’une union au sein de la PKN sur la base de ce texte. Les articles 44 et 45 sont également importants :

(44) La question d'une fusion organique entre certaines des églises participantes ne peut être tranchée que dans la situation où vivent ces églises. Lorsqu'on examinera cette question il faudra prendre en cons idération les points de vue suivants :

(45) Une unification qui porterait atteinte à la pluralité vivante des formes de la prédication, de la vie cultu­relle, de l'ordre ecclésial et de l'activité diaconales et sociale, contredirait l'essence de la communion ecclésiale conclue par la présente déclaration. D'autre part, dans certaines situations, le service de l'église peut pousser à une unification juridique en raison d'une dépendance entre témoignage et or­dre. Si l'on tire de la déclaration de la communion ecclésiale des conséquences sur le plan de l'organisation, il ne faudra pas porter atteinte à la liberté de décision des églises minoritaires. 

La Concorde de Leuenberg est ici très prudente, trop à mon avis. A partir de l’expérience des Pays-Bas, on peut encore ajouter certaines remarques sur le thème de « l’unification », ainsi qu’à propos de la liberté de décision d’une église minoritaire.
La décision en faveur d’une union complète des églises impliquait le risque d’une unification que personne ne souhaitait. En fonction des catégories du Droit ecclésial allemand, notre union n’est pas une union administrative, mais, au niveau des synodes, une union de consensus. Jusqu’au dernier moment, des minorités au sein de chaque église ont plaidé, pour différentes raisons, pour une sorte d’union administrative, dans laquelle les trois églises auraient formellement continué à exister, mais dans une association très étroite. Cela aurait signifié la poursuite de la situation actuelle, où chaque église aurait conservé sa base confessionnelle réformée ou luthérienne.
Nous n’avons pas choisi cette option. La PKN toute entière est engagée de la même manière par rapport à toutes les confessions de foi des deux traditions. La question qui se pose est alors ce que cela signifie pour les paroisses et les unions régionales. Quel rôle joue la référence à l’ensemble du patrimoine des confessions de foi dans la situation locale concrète ?
Justement, pour parer à la menace d’une unification, on a toujours préféré l’option de ne jamais contraindre les paroisses locales à se réunir dans une seule paroisse. Il existe maintenant au sein de la PKN environ 400 paroisses protestantes. Dans chacun de ces lieux une ou plusieurs paroisses de la NRK se sont unies à une ou plusieurs paroisses de la RKN, et seulement dans quelques cas également à une paroisse luthérienne. A côté de cela il existe encore environ 900 paroisses « hervormde » (NRK) environ 450 « gereformeerde kerken » (RKN) et environ 70 paroisses luthériennes. Elles pourront éventuellement encore changer de nom et devenir des paroisses protestantes ; mais il n’y a pas moyen de revenir en arrière. 
Au tout début du premier article du premier règlement, la relation au patrimoine confessionnel est définie de la manière suivante :

Dans l’acte de confesser l’église, les paroisses sont unies à la confession des générations précédentes. Les paroisses « réformées » et les églises « re-réformées » se savent particulièrement unies avec les confessions de foi issues de la tradition réformée et les paroisses évangéliques-luthériennes avec celles de la tradition luthérienne (Règlement 1-1-1). 

Il existe donc une relation particulière, qui ne doit cependant pas être interprétée de manière exclusive. Il est intéressant de noter que cette relation particulière à la tradition réformée ne concerne pas seulement les paroisses protestantes, presque toutes issues du rapprochement entre une paroisse réformée et une église re-réformée, sans aucune composante luthérienne. Pour les pasteurs aussi il peut y avoir une relation particulière. Préalablement à l’ordination, chacun peut - en formulant une promesse dans ce sens – exprimer une relation particulière à l’une des deux traditions, sans que cela oblige cette personne à être appelée exclusivement par une paroisse appartenant à cette tradition.

L’ « opposition » au sein de la NRK était revenue à la charge à plusieurs reprises pour que les assemblées régionales particulières puissent continuer à exister. Cela n’a pas été retenu. Jusqu’au 1er mai, 75 assemblées régionales existaient dans la NRK et dans la RKN (depuis environ huit ans, c’était le même nombre, avec les mêmes limites géographiques) ; dans la petite ELK, ces assemblées régionales n’existaient pas. Les assemblées régionales sont invitées à s’unir dans un délai de cinq ans ; beaucoup l’ont déjà fait. Les paroisses luthériennes ont chacune adhéré à l’assemblée de leur région. Les assemblées régionales particulières n’ont pas été autorisées, parce qu’elles jouent un rôle important dans le débat interne entre les différents groupes, les spiritualités représentées, etc. Il est cependant possible que des paroisses de l’ancienne NRK ou de la RKN puissent former au sein des nouvelles assemblées régionales – et sans y abandonner leur participation – des assemblées de secteur aux responsabilités limitées. 9

9 « Lorsqu’une assemblée de secteur souhaite s’exprimer par rapport aux questions portant sur la confession de foi et l’organisation de l’église, soumises par le synode général aux assemblées régionales, elle le fait au sein des assemblées régionales. De plus, l’assemblée de secteur a la mission de veiller à la desserte pastorale dans les paroisses qui n’ont pas de pasteur, y compris la désignation d’un correspondant pour chacune de ces paroisses» Règlement 4-17-2

A la question de la liberté de décision d’une église minoritaire est naturellement liée la place particulière des paroisses luthériennes au sein de l’église. Sans mesures particulières, les paroisses luthériennes seraient une minuscule minorité dans une assemblée régionale. Parfois il n’existe aucune ou une seule paroisse luthérienne. Comme le synode général est composé de représentants des assemblées régionales, cela signifierait vraisemblablement qu’il ne pourrait y avoir de député luthérien au sein du synode général.
Dans l’organisation juridique de la PKN, ce point a été réglé de la manière suivante. Il existe un synode évangélique-luthérien qui – comme c’est le cas actuellement dans l’ELK - est élu par un scrutin direct de la part des membres luthériens de l’église. Il existe à cet effet un registre particulier des membres luthériens ; et il est possible d’être un membre luthérien d’une paroisse réformée. Ce synode évangélique-luthérien a comme mission principale de veiller « à la préservation de la tradition luthérienne et de la faire fructifier pour l’ensemble de l’église » (Règlement 4-23-1). Ceci implique aussi une (modeste) contribution particulière dans la formation des pasteurs et, par exemple, le maintien des relations avec la Fédération Luthérienne Mondiale. Ce synode est représenté au sein du synode général par cinq députés (Règlement 4-25-2).
On a tenté de cette manière de donner à la voix luthérienne minoritaire la force nécessaire au sein de la PKN, sans nuire à l’unité ecclésiale souhaitée. La notion de « responsabilité réciproque » (mutual accountability), essentielle pour l’unité ecclésiale a été décisive en tant qu’elle caractérise l’église comme koinonia. 

4.3. Réconciliation ? 

En septembre 2002, à Driebergen (Pays-Bas) s’est tenue sous les auspices de « Faith and Order » la 7ème consultation internationale d’églises unies ou en voie de s’unir. Au sein de ce mouvement, il a toujours été très clair que l’unité ecclésiale ne pouvait être un but en soi. Thomas Best (bureau de Faith and Order, Genève) a écrit dans un document préparatoire à cette consultation et non encore publié :

It is sometimes forgotten that the goal of church union is not to unite church bureaucracies; nor are they merely for the sake of effciency or, indeed, survival. Church unions are not the end, but the beginning, of a process whose goal is to heal wounds, to witness to the justice and reconciliation effected by Christ (in both the church and in the world!), and to enable more effective witness and service to the world.

A la lumière des expériences néerlandaises relatées ci-dessus – et par rapport à beaucoup de processus d’union dans de nombreux autres pays – on peut se demander, si une union purement bureaucratique, qui même si ce n’est pas le projet, serait cependant mise en œuvre. Est-ce qu’il est vraiment question de réconciliation ? Ou alors ne devrions-nous pas associer à cela des notions évangéliques centrales ? Il ne serait pas difficile de relever de façon très réaliste d’autres expériences. Je cite simplement quelques exemples.
Durant tout le processus, une des questions les plus difficiles fut celle du nom de l’église unie. C’est seulement en 2002 que le synode général put obtenir un accord sur le nom PKN. Pendant longtemps une courte majorité du synode ne pouvait accepter d’autre solution qu’un nom comportant l’adjectif « réformé ». Pour le synode de l’ELK – et par conséquent aussi pour celui de la RKN – ceci était inenvisageable, parce que cela aurait signifié par le truchement du nom donné à l’église une intégration exclusive dans la tradition réformée.
Il existait au sein de la NRK, mais aussi dans la RKN et l’ELK des minorités opposées à l’union telle qu’elle était envisagée; pour une partie de la RKN, il s’agissait de critiques contre le changement dans les relations entre l’église et la paroisse. En effet, dans la PKN une paroisse ne pouvait plus se séparer de l’église – comme c’était encore le cas dans la RKN – par une décision prise majoritairement par le conseil presbytéral local, détenteur de la personnalité juridique. Une partie de l’ELK craignait par exemple qu’à plus long terme l’église prendrait des mesures, à cause de considérations pratiques ou financières, qui pourraient sérieusement menacer l’existence de nombreuses très petites communautés luthériennes.
Si l’on constate ainsi que la peur de la perte d’identité continue à jouer un rôle, la question de la réconciliation est justifiée, plus encore lorsque l’on vérifie que l’union n’a pas été possible sans quelques scissions mineures : environ 5% des membres n’ont pas suivi. Et ce n’est pas un hasard que la presse néerlandaise – y compris la presse ecclésiale – se soit souvent exprimée en termes ironiques, voire en se moquant de la future union.
Dans un article de la revue théologique Kerk en Theologie, Thomas Best a écrit à propos de ces unions « incomplètes » :

While this is certainly regrettable, usually it is only making explicit a division which has been present all along, but has never been dealt with directly. Such a separation usually means that some reconciliation had not been achieved within one of the uniting churches; is that failure a reason for all the churches to deny the call to union, with its potential for other, wider reconciliations ? Furthermore, sometimes the process of separation clarifies issues and differences which were being covered over, thus enabling a process of reconciliation with the group which has not accepted the union.10

10 La citation reprend le texte original. La contribution de Thomas Best a été publiée en néerlandais : « Kerkvereniging : een antwoord aan wie haar postmodern verachten », Kerk en Theologie 54 (2003), 216-227, loc. cit. p.226.

Du point de vue de la politique ecclésiale cette remarque me paraît importante. Pourtant cela ne permet pas de répondre à la question jusqu’à quel point il est possible juridiquement de concrétiser en église la réconciliation.

4.4. Union et association

Au cours des dernières années seulement, une nouvelle évolution s’est dessinée aux Pays-Bas. Une variante de l’union structurelle a été acceptée et l’idée directrice selon laquelle il n’y aurait de choix qu’entre une unité complète et rien d’autre a été relativisée.
Depuis 1993, l’église évangélique Vieille-réformée de Basse-Saxe (EAK) était membre de la RKN. 13 paroisses allemandes représentant environ 7000 membres en font partie, en Frise orientale et dans le Comté de Bentheim. L’EAK avait la première interrogé le concept de l’unité structurelle, en raison de la communion qui s’était construite durant les dernières décennies avec l’église évangélique-réformée (ERK, une des églises d’Allemagne). L’EAK n’aurait intégré qu’à regret une PKN unie, car cela aurait compliqué la démarche ultérieure d’une éventuelle union dans le contexte allemand. Ceci a eu pour conséquence l’introduction dans le règlement d’une nouvelle possibilité, en l’occurrence de devenir « paroisse ou église associée » à la communauté de la PKN. A présent l’EAK est une église associée au sein de la PKN, ayant conservé sa constitution ecclésiale et bénéficiant d’une représentation au sein du synode général de la PKN, soit deux ministres ayant le droit de vote (et réciproquement un représentant de la PKN participe avec droit de vote au synode de l’EAK).
Cet outil sera sans doute bientôt utilisé par d’autres, espérons-le. Nous attendons que les deux paroisses allemandes de l’EKD aux Pays-Bas soient reconnues comme paroisses associées et reçues au sein des assemblées de secteur. Le contrat qui définit ces relations avec l’EKD est signé. Les églises indonésiennes seront peut-être les prochains candidats. 

5. Remarques méthodologiques 

Quels enseignements pouvons-nous tirer de ce qui précède à propos des relations entre la théologie et le Droit ecclésial sous l’angle de la méthodologie ?

a. Cette étude de cas implique une certaine compréhension du Droit ecclésial dans sa relation avec l’ecclésiologie. Ce que nous pouvons affirmer théologiquement à propos des racines et de l’essence de l’église a également des conséquences juridiques. Pourtant, il n’existe aucun lien direct qui relierait l’ecclésiologie à une forme et une organisation juridique précise de l’église ou encore le discours théologique au discours juridique. On ne peut pas déduire, à partir de l’essence de l’église, de critère général déterminant sa forme. Même si l’on souhaite (et si l’on doit), à partir des grands principes de l’ecclésiologie, aborder les conséquences indispensables sur le plan de l’organisation, il faut rester conscient du risque d’établir une sorte de court-circuit. La théologie et le Droit ecclésial ont leur propre dynamique et leur propre logique. 

b. En référence à la fameuse remarque de Schelsky concernant les assertions aux significations parallèles (à propos des relations entre les domaines de la théologie et de la sociologie), on pourrait peut-être utiliser ici l’image d’un transformateur électrique, qui change le courant de 220 volts en 12 volts. Restons un instant avec cette image tirée du domaine technique. Dans un tel transformateur, on trouve deux bobines côte à côte. Il est essentiel que ces deux bobines ne soient pas reliées entre elles, sinon cela provoquerait un court-circuit. Mais le champ électromagnétique d’une des bobines provoque cependant du courant dans l’autre. Les effets dépendent des caractéristiques de chaque bobine. Le débat ecclésiologique et le débat juridique devraient être distingués l’un de l’autre, cependant ce qui se discute d’un côté a des conséquences pour l’autre débat. 

c. L’article 44 de la Concorde de Leuenberg tient compte de cela, puisqu’il exprime justement que la question d'une fusion organique entre des églises particulières ne peut être tranchée que dans la situation où vivent ces églises. Le contexte historique, social et économique joue un rôle. L’article 45 dit que dans certaines situations, la mission de l'église et la dépendance entre témoignage et or­dre peuvent pousser à une unification juridique. L’expression « pousser à » me paraît trop timorée. Ne pourrait-on pas dire que des unions juridiques sont dans certaines situations indispensables ? Ici, je voudrais établir un lien avec le premier article de la constitution ecclésiale de la PKN où il est dit que l’église est tendue vers la venue du Royaume de Dieu (ArtI-1), et où l’église est vue dans une perspective eschatologique. Est-ce que cette dimension ne manque pas dans cette partie de la Concorde de Leuenberg portant sur les conséquences organisationnelles ? 

d. Avec toutes ces discussion théologiques et juridiques au cours d’un processus d’union comme aux Pays-Bas, il faut également rester conscient du rôle de la politique ecclésiale. Il ne s’est malheureusement pas agi d’un débat purement théologique et juridique, et c’est bien sûr nécessaire également. Des intérêts personnels ou des intérêts de groupe, des compromis et des questions de pouvoir ont marqué le processus.  

6. Observations et questions 

Je conclus avec quelques questions.

a) Si l’on affirme théologiquement que l’église est (une) forme de l’Una sancta (Art.I-1 et XVI-1), alors il faut en tirer les conséquences juridiques. Cela vaut à l’échelon national comme à l’échelon local. Dans les règlements de la PKN, l’Art.XVI-1 est traduit concrètement sous forme de mission à remplir par le synode général et par les conseils presbytéraux locaux. Je donne les exemples les plus importants :

• Règlement 14-3-1/2 : L’église participe au travail œcuménique dans les Pays-Bas et dans le monde, en cherchant la coopération avec d’autres églises. La coopération avec d’autres églises prend forme à travers la participation à des organisations oecuméniques.

• Règlement 14-4-1 : Le synode général peut décider de commencer et d’entretenir des relations plus étroites avec des églises, auxquelles l’église protestante unie des Pays-Bas est particulièrement liée par la confession de foi ou l’histoire. Le synode général prend ces décisions en concertation avec l’église concernée.

• Règlement 14-6-1 : Si l’église protestante unie des Pays-Bas souhaite s’unir avec une autre église des Pays-Bas ou à l’étranger, avec laquelle existe une unité ou une proximité par la foi et l’organisation de l’église, elle prépare selon le règlement les décisions à prendre et selon l’Article XVII de la constitution ecclésiale, elle modifie les règlements dans le sens voulu.

• Règlement 8-5-2 : La paroisse participe au travail œcuménique localement, entre autres en s’associant aux organisations au sein desquelles les communautés ecclésiales locales coopèrent. La paroisse participe également au conseil local des églises. 

b) Si l’on affirme théologiquement que l’église participe à la promesse accordée à Israël (Art.I-1), et qu’elle est appelée à donner forme au lien inaliénable avec le peuple d’Israël (Art.I-7), cela doit entraîner des conséquences juridiques. Dans la constitution ecclésiale de la PKN, selon le règlement 1-2, cet aspect se concrétise surtout à l’échelon national, bien que tous les échelons de l’église soient concernés dans la première partie du texte :

• Première partie : l’église est appelée à tous les niveaux à chercher le dialogue avec Israël et à donner forme au lien qui l’unit au peuple d’Israël.

• Deuxième partie : le synode général a particulièrement en charge les missions suivantes, avec le soutien des organes ecclésiaux concernés :
Promouvoir l’étude des écritures saintes du point de vue des questions qui se posent sur Israël,
Approfondir et élargir la prise de conscience de l’église au sujet du chemin de Dieu avec Israël et sur la manière de conduire le dialogue avec Israël,
Promouvoir la prise de conscience de l’antisémitisme et les mesures pour aller à son encontre,
Préparer les paroisses à la rencontre avec Israël et
Coordonner le travail portant sur Israël aux différents échelons de l’église

• Troisième partie : Le travail avec et pour Israël est effectué le plus possible en collaboration avec d’autres églises également engagées dans cette tâche. 

c) Dans la Déclaration sur les objectifs de 1986, le processus de réunification et de renouveau a été qualifié comme relevant de l’obéissance au Seigneur de l’église. Dans la situation des trois églises à ce moment-là, cette remarque était justifiée. Cette situation était caractérisée par la prédominance des réflexions sur la sécularisation, les questions de sens et le constat selon lequel « l’inutilité et l’absence de sens qui ont commencé à déterminer la vie d’un grand nombre de personnes, dans une mesure jusqu’alors inconnue en Europe et dans notre pays ». Depuis ce moment, c’est plutôt aux adversaires de l’union de démontrer qu’elle n’est pas réalisable. Les cinq grandes différences citées dans la Déclaration sur le consensus offraient un cadre pour la poursuite concrète du travail, mais ne pouvaient plus être invoquées en tant que telles contre la réunification.

d) L’ELK insista de son côté sur le seul critère déterminant pour l’organisation de l’église et donc également pour le processus d’union, à savoir si l’église est toujours en mesure d’assumer sa mission d’annonce de l’évangile, sans fusionner avec d’autres églises. Entre les ecclésiologies luthérienne et réformée apparaît une nuance, particulièrement lorsque le synode de l’ELK déclare dans sa réaction à propos de la Déclaration sur le consensus que le luthéranisme ne possède aucune doctrine ecclésiale élaborée : aucun modèle d’église n’est privilégié par rapport à un autre.

e) L’organisation ecclésiale des trois églises présente un point commun : le système presbytérien-synodal. Sur ce point, l’ELK se distingue de longue date de ses églises-sœurs à l’étranger. Cela a naturellement facilité l’union. Aucune alternative à l’organisation presbytérienne-synodale n’a été discutée, bien qu’au cours des dernières décennies, la question de la raison d’être d’une organisation épiscopale ait été abordée dans différentes publications théologiques. La « normativité du factuel » a été prédominante ici. Si la « Remonstrantse Broederschap » avait continué à participer au processus après 1993, cela aurait été différent, dans la mesure où une organisation congrégationaliste aurait été discutée plus intensivement. Ceci aurait pu mener à une union purement administrative au sein d’une fédération d’églises.

f) La reconnaissance commune de la Concorde de Leuenberg devait de toute manière conduire à une union de consensus à l’échelle du pays. C’était la tâche du moment. Seuls les synodes sont compétents en la matière. Dans cette situation, parce que le témoignage et le service de l’église ont à voir dans les faits avec l’organisation, une union juridique était devenue nécessaire (voir CL 45). Il n’existe pas de retour en arrière à une situation antérieure à la Concorde de Leuenberg. Avec l’approbation de la Concorde de Leuenberg c’est une compréhension commune de l’évangile qui devient déterminante, qui, parce qu’elle prévient désormais toute forme d’invocation fondamentaliste sur une tradition particulière, fonde la possibilité et l’urgence d’une réunion des églises. Si la Concorde de Leuenberg ne faisait que de confirmer le statut de chaque église, elle n’aurait pas de pertinence sur le plan œcuménique.

g) Parce que l’on avait clairement conscience que l’église trouve dans la paroisse locale sa forme la plus concrète et qu’un synode ne doit pas forcer les paroisses à entrer dans une uniformisation, niant la légitime pluralité vivante, la constitution ecclésiale de la PKN respecte l’attachement particulier de nombreuses paroisses avec telle tradition. Cependant ceci ne pourra constituer le mot de la fin, et l’église aura pour rôle d’interroger toujours à nouveau les paroisses quant à la mise en œuvre de la Concorde de Leuenberg.

h) A propos de la question de la réconciliation, les limites d’une organisation ecclésiale sautent aux yeux. L’église vit en dernière instance de la justification et de la réconciliation, qui marquent l’église en tant que « koinonia ». Mais c’est cela justement qui ne pourra jamais être organisé juridiquement, parce que cela ressort du domaine intime de chaque chrétien. Sur la base d’écrits théologiques et de textes de consensus comme la Concorde de Leuenberg, et en fin de compte sur la base d’une compréhension commune de l’évangile, un synode peut confirmer que la réconciliation entre les églises, dans la mesure où elle relève de leurs compétences, en est passe de se réaliser. Mais le droit ne peut pas aller plus loin. L’église peut créer un cadre, pour rendre toujours à nouveau possible la réconciliation et commencer une nouvelle tradition commune.

i) A propos des questions autour des relations entre la PKN et l’église évangélique Vieille-réformée de Basse-Saxe (EAK), surgit la question de l’organisation des églises protestantes dans le contexte européen. Des raisons linguistiques et culturelles ont incité à modifier les relations entre la PKN et la EAK. Pourtant l’EAK reste structurellement et juridiquement étroitement liée à la PKN. Si cependant les relations avec l’église évangélique-réformée (ERK) d’Allemagne continuent à évoluer positivement, il semble nécessaire de franchir un pas de plus. Une union avec l’ERK signifierait aussi la dissolution du lien structurel avec la PKN. Mais sur quelle base théologique ? Est-ce que l’identité linguistique et culturelle des églises est si déterminante, y compris théologiquement, que les églises puissent renoncer à des règles juridiquement contraignantes ? Qu’en est-il de l’hypothèse suivante : l’unité structurelle des églises serait-elle théologiquement de l’ordre de l’obligation au sein d’un environnement culturel plus ou moins homogène, mais au-delà de ce cercle une affaire de peu d’importance ? Ou bien, en dernier ressort, l’unité structurelle des églises ne relève-t-elle pas du contenu de la foi, ni en général, ni à l’intérieur d’une région culturellement homogène ? 

Kampen (Pays-Bas), le 6 septembre 2004

Leo J. Koffeman