La Communion luthéro-réformée : perceptions et attentes

Paru dans Information Evangélisation n°1 de mars 1994

par Jean-Paul Willaime

56 réponses de délégués à l'Assemblée du CPLR (questionnaire bleu), 16 d'institutionnels (questionnaire jaune) et 92 d'interviewés (questionnaire rose), telle est la base sur laquelle repose ce rapport de synthèse (1).

1. La plupart des questionnaires institutionnels ayant été remplis, à titre individuel, par des personnes, nous ne les mentionnerons pas explicitement dans ce rapport, préférant citer les réponses apportées tant par les interviewés que par les délégués.

Ces questionnaires, qui ont été adressés uniquement à des membres des quatre Eglises du CPLR, ont leurs limites mais, malgré leurs imperfections, ils ont bien rempli leur office : à savoir recueillir les perceptions et attentes au sujet de la « communion luthéro-réformée » de façon à pouvoir mettre à jour les diverses sensibilités et les éléments qui importent aux uns et aux autres. Les résultats de cette enquête et le présent rapport sont à considérer comme un outil de travail mis à disposition de l'Assemblée commune du CPLR. Un outil de travail qui, nous l'espérons, pourra utilement contribuer, même modestement, a éclairer les débats et l'itinéraire de réflexion du CPLR.

Nous tenant strictement à la mission qui nous a été confiée, nous sommes resté neutre par rapport aux enjeux du débat et aux différents points de vue présentés. Notre travail a consisté, à partir des données fournies par cette enquête, à décrire le plus objectivement possible les représentations et aspirations des personnes interrogées en inventoriant les arguments avancés et en dégageant quelques orientations dominantes. Les quelques commentaires et analyses que nous livrons ici ou là, notamment dans les remarques conclusives, sont de nature sociologique. Nous les communiquons pensant qu'elles peuvent être utiles à la réflexion du CPLR.

II ne s'agit pas, ici, d'une enquête à visée quantitative. D'un point de vue statistique en effet, les répondants ne forment pas un échantillon représentatif des protestants luthéro-réformés français. C'est pourquoi on ne trouvera pas dans ce rapport de chiffres indiquant les pourcentages de personnes exprimant tel ou tel point de vue. Si les répondants à cette enquête ne sont pas statistiquement représentatifs, ils forment néanmoins un ensemble qualitativement représentatif des diverses sensibilités qui existent dans le protestantisme luthéro-réformé français, c'est-à-dire que l'on y retrouve non seulement les différentes composantes de ce protestantisme : les luthériens d'Alsace-Moselle, les luthériens de la Région Parisienne et du Pays de Montbéliard, les réformés de l'ERF et de l'ERAL, mais aussi diverses sensibilités présentes dans chacune de ces composantes. Ainsi, parmi les 92 questionnaires d'interviewés, on en compte 31 de l'ECAAL, 17 de l'EELF, 33 de l'ERF, 11 de l'ERAL.

Ces réponses d'interviewés émanent, dans leur grande majorité, de personnes engagées dans la vie de leur Eglise à l'échelon paroissial et souvent au-delà (parmi ces 92, figurent d'ailleurs 15 réponses de pasteurs). C'est dire qu'avec les questionnaires des institutionnels et ceux des délégués (parmi ces derniers, 34 sur 56 émanent de pasteurs), les questionnaires des interviewés forment un ensemble assez représentatif des luthériens et réformés, pasteurs et laïcs : les institutionnels mis à part, les questionnaires interviewés et délégués totalisent 49 réponses de pasteurs et 99 de laïcs. Les laïcs qui ont répondu sont ou ont été, pour la plupart, engagés activement dans la vie de leur Eglise et du protestantisme. Nous soulignons activement car il est vrai que les luthériens et réformés non pratiquants ou faiblement engagés dans la vie ecclésiale sont pratiquement absents de cette enquête. Ne pas avoir de représentativité statistique ne signifie donc pas être dépourvu de toute représentativité.

Au dépouillement, les questionnaires utilisés ont révélé leurs limites et leurs imperfections. Leur « rendement » a en particulier souffert d'un certain nombre de redondances et d'imprécisions. Certains répondants ont rempli très sommairement le questionnaire, d'autres, au contraire, l'ont copieusement rempli et ajouté divers commentaires. Quelques-uns ont pris la peine d'ajouter une feuille. Que tous ceux qui ont bien voulu se livrer à ce petit exercice soient ici remerciés. Certaines questions, notamment celles figurant à la dernière page des questionnaires, ont été d'un faible rendement : n'apportant pratiquement pas d'éléments nouveaux, elles n'ont pas été prises en compte ici.

On le verra, d'après cette enquête, les protestants, pasteurs et laïcs, manifestent un grand désir de progresser dans la réalisation de la communion luthéro-réformée. Dans ces questionnaires, le fait est massif, tout particulièrement du côté des laïcs. Une enquête d'envergure serait certes nécessaire pour évaluer à ce sujet l'opinion de l'ensemble des protestants français luthériens et réformés. Mais l'ampleur de l'approbation exprimée, à l'occasion de cette modeste enquête, envers la progression de la communion luthéro-réformée en France, est suffisamment forte - la quasi-unanimité - pour qu'on la souligne d'entrée de jeu.

Soucieux de répertorier les diverses opinions exprimées, nous avons été attentifs à les mentionner toutes, même si elles étaient minoritaires, voire tout à fait isolées. A côté d'orientations largement dominantes, il y a en effet quelques opinions très différentes : le fait de les voir citer ne doit pas inciter le lecteur à surestimer leur importance. Sans la précision - qui serait ici illusoire - d'un traitement quantitatif, nous avons cependant eu le souci d'indiquer les orientations dominantes afin de pondérer cette mise à plat des réponses qui sont listées indépendamment du nombre de leur occurence.

Trois volets ont été distingués :
1) La perception de la confessionnalité réformée ou luthérienne ;
2) La collaboration luthéro-réformée ;
3) L'unité luthéro-réformée.

1. LA PERCEPTION DE LA CONFESSIONNALITE REFORMEE OU LUTHERIENNE

Des différences théologiques ont existé et existent encore aujourd'hui entre réformés et luthériens : la Concorde de Leuenberg et l'intense travail théologique qu'elle a suscitée entre théologiens réformés et luthériens n'auraient pas leur raison d'être si de telles différences n'existaient pas.

Ces différences théologiques sont manifestées et exprimées, à des degrés divers et de façons variables, dans des Eglises qui se définissent comme luthériennes ou réformées. Ces Eglises forment des mondes ecclésiaux ayant leur histoire et leurs caractéristiques propres.

La question est de savoir comment, aujourd'hui, ces spécificités sont perçues et quelle importance on leur accorde. II s'agit moins ici des théologies luthériennes ou réformées dans leur logique interne, que de la façon dont ces théologies se sont inscrites dans des pratiques et des mentalités, dans des façons d'être en Eglise, dans des sensibilités. II s'agit d'examiner en quoi elles correspondent à des vécus ecclésiaux différenciés et se sont incorporées à des institutions et des personnes au point de constituer des éléments importants de leur identité religieuse.

II s'agit donc ici de la sédimentation sociale de la théologie, du fait que la théologie a contribué à définir des cultures ecclésiales spécifiques et des modes particuliers d'existence institutionnelle. Entre les rationalisations intellectuelles que sont les théologies et ces sédimentations socio-historiques, il y a des différences et il peut y avoir des distances : la justification théologique de différences peut subsister alors même que son substrat social s'est fortement dissous (dans ce cas, les différences théologiques ne sont plus portées socialement) ou cette justification théologique de différences peut être fortement atténuée, voire disparaître, alors même que le substrat social de ces différences perdure (dans ce cas, les cultures confessionnelles et les pratiques sociales qui y sont liées résistent à la résorption théologique des différences).

Les Eglises ne sont pas pure théologie, elles sont des vécus ecclésiaux enracinés dans l'histoire et la culture, des vécus qui correspondent à des sensibilités s'exprimant notamment dans des formes cultuelles particulières et des façons de vivre en communauté. Tel est l'enjeu du questionnement sur la perception de la confes­sionnalité luthérienne ou réformée.

Le fait de percevoir telle ou telle spécificité luthérienne ou réformée ne correspond pas, chez la plupart des répondants, à une réticence par rapport à une progression dans la communion luthéro-réformée. A la limite, on peut même dire qu'il y a, chez certains, une tension entre la netteté avec laquelle ils expriment les différences de sensibilité entre luthériens et réformés et la vigueur de leur prise de position en faveur de la progression de la communion. On n'argue pas de ces constats de différenciation pour refuser la progression ; à partir de ces constats, certains mentionnent simplement tel ou tel inconvénient ou difficulté de la progression. D'autre part, nombre de répondants, surtout laïcs, disent ne pas ou ne plus percevoir de différences sensibles. Si la non-perception de ces différences par certains ne signifie pas qu'elles n'existent, pas, elle témoigne néanmoins d'une certaine perte de visibilité sociale de ces différences, du fait que la sensibilité religieuse des pasteurs et des laïcs n'y est plus toujours attentive : en soi, cela est un constat important.

1) Comment se sent-on ou se perçoit-on Luthérien ? (2)

Comment les Luthériens voient-ils le caractère luthérien de leur Eglise, en quoi ce caractère se marque-t-il ? Pour de nombreux membres de l'ECAAL, le caractère luthérien de leur Eglise revêt surtout une signification d'ordre pratique (proximité géographique,...) ou d'ordre traditionnel (Eglise de son enfance).

Un ancien conseiller presbytéral d'Ingwiller s'exprime par exemple ainsi : « Mes ancêtres ont appartenu à l'Eglise protestante luthérienne. S'ils avaient été membres de l'ERAL, je le serais sans doute aussi. Donc, je ne fais pas de distinction entre les deux Eglises issues de la Réforme ». Une conseillère presbytérale d'origine réformée dit être devenue luthérienne suite à son déménagement dans une localité à paroisse luthérienne. Une secrétaire de Strasbourg, qui ne voit pas de caractéristiques spécifiquement luthériennes à son Eglise, hormis des caractéristiques extérieures, dit s'être sentie plus proche des réformés en Hongrie, là où, précisément, elle perçut une différence luthérienne plus affirmée. Selon une autre dame de Strasbourg, ancienne conseillère presbytérale, « les signes particuliers ont pratiquement disparu : prière debout, chant assis, robe pastorale ».

Un professeur d'université en retraite, membre d'une paroisse luthérienne strasbourgeoise, ne voit « aucune » caractéristique confessionnelle spécifique à son Eglise. Un pasteur ECAAL, ayant auparavant exercé dans l'ERAL dit ne pas distinguer des caractéristiques spécifiques à la base, les différences lui apparaissant plus liées à la situation économique et sociale, ainsi qu'au fait d'être ou non en diaspora.

Ces considérations pratiques n'empêchent pas la perception d'un certain nombre de spécificités. Ainsi, cette infirmière de Drulingen, qui accorde une signification d'ordre spirituel et théologique au fait d'appartenir à l'ECAAL, mentionne « le culte avec ses chants (même si je les trouve quelquefois désuets, dans un allemand que je ne comprends plus) » et perçoit dans l'ECAAL « un sens plus grand du sacré ». Comme caractéristiques spécifiquement luthériennes, d'autres mentionnent : la liturgie, les chants ralentis, l'aube blanche, les institutions (la hiérarchie).

Un pasteur de l'ECAAL dit tenir à « la tradition alsacienne : le cantique luthérien, le bilinguisme, le culte qui exprime notre manière de vivre la foi ». Un autre affirme son attachement au « sens du sacré », un autre, qui dit refuser « un trop grand dépouillement au niveau des symboles dans le culte » dit son attachement à « la richesse liturgique ».

Dans les questionnaires remplis par les délégués de l'ECAAL, on trouve les mêmes accents avec cependant une conscience plus vive des différences. « Les différences étaient plus nettes lorsque j'étais jeune, elles ne sont plus très importantes actuellement » précise un délégué laïc.

Un délégué pasteur énumère les caractéristiques spécifiques de son Eglise comme suit : « 1) l'ecclésiologie : l'Eglise comprise comme un ensemble supra-local dont chaque communauté locale est une cellule vivante. 2) Un souci plus important de l'unité et de sa cohérence de l'ensemble. 3) Importance accordée à la vie cultuelle et spirituelle. 4) Place faite à la dimension spirituelle/mystique de la foi. 5) Un souci de témoignage explicite au Christ et de service en son nom. 6) Priorité au spirituel/pastoral plutôt qu'au fonctionnel et au synodal ».

Un autre délégué pasteur de l'ECAAL précise : « la justification par la foi me paraît éviter tout moralisme et légalisme » ; « souci de prendre en compte la globalité de l'homme (liturgie, sacrements, gestes, symboles) ; recherches de l'objectivité ; importance du ministère épiscopal (système synodal = système de démocratie parlementaire) ». Un autre délégué pasteur souligne « la conception épiscopale du ministère d'Inspecteur ecclésiastique, notamment du Collège des Inspecteurs ». Un autre « la prégnance doctrinale et le souci de la communion ecclésiale » ; « la relation à l'Ecriture via l'Eglise. Une pratique de l'autorité qui évite la « démocrature » (= dictature du nombre) » (un pasteur). « L'hymnologie, les cantiques ». « Importance de la liturgie et des sacrements, ainsi que de la musique. Ethique de vie. Profession = Beruf = service de l'autre et de Dieu. Une direction d'Eglise permettant l'efficacité ».

« l'ECAAL est plus bucérienne que luthérienne (comme l'ERAL d'ailleurs), ce qui explique la grande proximité d'expression de ces deux Eglises » (un délégué laïc). Même constat, mais pour d'autres raisons, d'un autre délégué laïc qui pense que les spécificités sont peu marquées en raison du brassage de la population (à Strasbourg).

Les délégués ECAAL disent particulièrement tenir à la Volkskirche (Eglise multitudiniste) et à son enracinement dans la société (deux pasteurs et un laïc), « à sa "culture " spirituelle et régionale perçue comme un trait non théologique de son identité » (un pasteur), à son ecclésiologie et sa compréhension du culte, « à une autorité spirituelle et théologique à renforcer plus qu'une conception trop synodale et démocratique » (un pasteur), son bilinguisme (un pasteur), son culte et sa vie communautaire.

Un délégué pasteur ECAAL renoncerait facilement au système présidentiel actuel, mais pour remplacer le président du Directoire par un évêque ; un autre pasteur renoncerait à « certains aspects du souci ou d'une volonté de pouvoir, d'une « primauté » par rapport à d'autres Eglises » ; un autre « à certaines réflexions dogmatiques déductives et démonstratives ». Alors qu'un pasteur déclare que, pour sa part, il ne renoncerait à « rien », plusieurs de ses collègues mentionnent divers éléments auxquels ils renonceraient sans problèmes : au « formalisme liturgique parfois » ; « au pastorocentrisme trop développé et à un congrégationalisme toujours latent » ; aux « ventes paroissiales » ; « au fonctionnement de certaines structures (par exemple : consistoire) ».

Les délégués ECAAL réprouvent « la contradiction entre options théologiques pluralistes et le désir d'en imposer une au détriment des autres » (pasteur) ; « trop d'individualisme chez les pasteurs portant préjudice à l'unité de l'Eglise » ; une « concertation insuffisante » (pasteur) ; « une vie à la base trop concentrée sur les pasteurs » ; « la médiocrité de certains cultes et prédications » (pasteur) ; « les obstacles légaux désuets freinant une plus grande cohésion ecclésiale » (pasteur) ; « le cléricalisme croissant (trop peu de laïcs engagés et responsables), trop de pasteurs qui cachent leur vacuité théologique par une agitation de façade » ; « la pratique de l'ondoiement des nouveaux nés » (pasteur) ; « le manque de rigueur et d'autorité, le manque de professionnalisme de certains pasteurs, le manque de connaissance de la vie réelle de la société actuelle » ; « le syndrome de la femme de Loth : trop tourné vers le passé (commémorations qui n'en finissent pas d'être commémorées » (pasteur).

Les Luthériens de l'EELF (Pays de Montbéliard) voient peu de caractéristiques spécifiques en lien avec l'étiquette luthérienne de leur Eglise : « venant d'une Eglise réformée, dit cet ingénieur, je n'ai vu aucune différence en étant accueillie dans une Eglise luthérienne. II faut dire qu'au Pays de Montbéliard, les Luthériens sont un peu Huguenots! » (témoignage dans le même sens d'un professeur).

«Nous sommes fiers d'être ce que nous sommes sans savoir si nous sommes luthériens, réformés ou zwingliens. Pierre Toussaint le savait-il ? » s'interroge un délégué laïc. Un cultivateur en retraite, animateur de culte, déclare pour sa part : « cela ne m'intéresse pas. Les grands problèmes de la chrétienté sont d'une autre nature, notamment les progrès de l'islam ». Certains mentionnent malgré tout l'une ou l'autre caractéristique : l'organisation presbytérienne-synodale, la liturgie, l'utilisation de l'hostie, la présence d'un Inspecteur, l'absence de rappel de la loi au début du culte (un pasteur qui souligne qu'il y a une grande liberté dans son Eglise « qui accueille beaucoup de personnes, y compris parmi les pasteurs, issues d'autres confessions ») ; la « prédication et la cène mises sur le même plan, signe de croix ; l'officiant tourné vers l'autel » ; « l'Eglise qui dépasse le cadre paroissial » ; « l'Esthétique des célébrations. Adéquation d'une certaine théologie luthérienne à la réponse positive à la modernité « (pasteur).

Les Luthériens de l'EELF (Paris + une répondante de Lyon) soulignent beaucoup plus leur spécificité luthérienne que leurs coreligionnaires de Montbéliard. Ce pasteur luthérien de Paris insiste sur « la fréquente célébration de la Sainte Cène, l'autorité de l'Inspecteur ecclésiastique, le salut par la croix du Christ (le crucifix le rappelle dans le sanctuaire) ». « Attachement à la Confession d'Augsbourg qui constitue une référence doctrinale peut-être un peu plus marquée que dans l'Eglise réformée ». Pour cet ingénieur, l'Eglise luthérienne se caractérise par une plus grande importance de la liturgie et des relations privilégiées avec l'Eglise catholique romaine. « A un culte trop intellectuel, j'ai préféré plus d'adoration .... Mais paradoxe, dans cette seconde paroisse luthérienne, j'ai retrouvé le vécu de ma première paroisse réformée ! ». Une enseignante de Lyon, d'origine réformée, à appris à apprécier l'Eglise luthérienne et ses spécificités : notamment l'importance des sacrements et la rigueur de la liturgie. Mais elle pense que la personnalité du pasteur est un élément déterminant. Elle se dit plus à l'aise dans certaines paroisses réformées que dans certaines paroisses luthériennes parisiennes. Mais, chez les réformés, la « reconnaissance des ministères » et l'absence de vêtement liturgique l'irritent.

Les délégués EELF disent tenir particulièrement à la vigile de Noël, les baptêmes, la confirmation, les enterrements ; « aux synodes et autres rencontres, aux mouvements para-ecclésiaux, la liberté par rapport à l'invention de nouvelles formes de vie de l'Eglise » (pasteur, Montbéliard) ; rigueur liturgique (Paris) ; vie cultuelle et communautaire (Paris) ; ouverture à l'autre (Montbéliard).

Les délégués de l'EELF renonceraient le plus facilement à l'indépendance de leur Eglise si c'était pour les progrès de l'unité telle que le Seigneur la veut » (pasteur, Montbéliard) ; à l'esprit de clocher et au provincialisme ; à la vente paroissiale ; « aux paroisses trop grandes et aux pasteurs pas assez nombreux » (pasteur, Montbéliard) ; aux consistoires (Paris). Les délégués de l'EELF réprouvent « la rigidité confessionnelle » de leur Eglise (pasteur, Montbéliard) ; son manque d'ouverture et ses craintes dans sa marche vers l'unité des Eglises » (pasteur, Montbéliard) ; le fait d'accepter des « pasteurs » sans formation approfondie ; « le confessionnalisme trop frileux dans l'Inspection de Paris » ; « l'absence de dialogues constructifs avec le courant « évangélique » conservateur au sein même de notre Eglise » (pasteur, Montbéliard).

Ainsi se perçoivent les luthériens. A la fois, donc, des perceptions, quelquefois aiguës, d'éléments d'identification confessionnelle et des points de vue affirmant au contraire l'absence ou la faible importance de ces différences.

II ne faut pas oublier, - cela vaut aussi pour la réponse des réformés recensés ci-après -, que le fait même d'interroger sur les marques confessionnelles des uns et des autres invitent forcément le répondant à essayer de formuler quelque chose en ce sens. Si, chez certains, cela correspond à une conscience affirmée des différences, chez d'autres cette conscience est très atténuée : les réponses apportées aux autres questions l'attestent.

2 Sauf mention contraire, les réponses citées émanent de laïcs (délégués ou interviewés)

2) Comment se sent-on ou se perçoit-on réformé ?

Les membres de l'ERF invoquent à la fois des raisons d'ordre spirituel et théologique et des raisons d'ordre pratique et traditionnel pour rendre compte de leur appartenance ecclésiale. Selon eux, l' « étiquette » réformée est repérable selon les caractéristiques suivantes : le système presbytérien synodal ; les psaumes ; le pluralisme ; « l'indépendance à l'égard de toute autorité quelle qu'elle soit » ; « Nos cœurs te chantent » ; « l'ERF est plus libérale que l'Eglise luthérienne (Pays de Montbéliard) » ; « la Sainte Cène : présence mystérieuse du Christ, mais non présence « réelle » au sens de transsubstantiation » ; « fidélité à la Parole. Etude de celle-ci » ; « Fraternité malgré les différences » ; « sobriété dans le culte » ; « la prédication comme centre du culte » ; « faites ceci en mémoire de moi » ; «j'apprécie l'autorité « spirituelle » non autoritaire! » ; « sacerdoce universel (place des laïcs...) » ; « rôle important de l'offrande volontaire » ; « Eglise de multitude (accueil et respect des diverses croyances) » ; Eglise « confessante (témoignage, évangélisation, service) ; « esprit d'ouverture » ; « la tolérance » ; « l'individualisme » ; « forte tendance à la désacralisation » ; « la recherche de l'équité et de la justice »; « un souci de ne pas juger » ; « la place primordiale de la Parole de Dieu ».

Les interviewés de l'ERF disent particulièrement tenir à la « la liberté d'expressions cultuelles », au « signe de la cène comme acte signifiant et actualisant », à « l'ouverture sur le monde extérieur », « à la participation et à l'engagement des laïcs », à « l'amitié et la convivialité », « à la formation des fidèles », au « sermon », à la « vie communautaire ».

Les délégués ERF ont, quant à eux, réagi ainsi : « Tendance à minimiser les différences avec les Luthériens, alors que ceux-ci auraient plutôt tendance à insister sur elles » précise ce laïc qui ajoute « beaucoup moins de référence à Calvin que les Luthériens ne citent Luther » ; « manque de doctrine théologique, amenuisement du caractère pastoral, interdit puissant envers tout ce qui peut accroître la visibilisation du culte et des sacrements ; anticatholicisme puissant ». « Une Eglise qui ne s'identifie pas avec l'Eglise, qui ne trace pas les limites de celle-ci, qui ne se reconnaît pas un magistère d'interprétation, qui accepte le caractère non figé, évolutif, non hiérarchique des ministères, qui a reçu (en France), la bénédiction d'être minoritaire ». « Les divergences théologiques « historiques » me paraissent surmontées. les différences dans la liturgie, la piété personnelle se retrouvent autant au sein de la même Eglise ; subsistent celles dans les institutions, mais elles ne sauraient justifier par elles-seules leur maintien ».

« Dépouillement du lieu de culte. Place de la Parole sur la table de communion ». « Des amis luthériens se sentent parfaitement chez eux dans l'ERF », diversité des textes liturgiques (d'origine EELF, ERF, ECAAL) utilisés dans les paroisses. « Régime presbytérien-synodal avec une importance donnée aux conseils presbytéraux et leurs présidents laïcs, le peu de pouvoir des autorités régionales » (pasteur). « Les sensibilités sont tout aussi diverses à l'intérieur de nos Eglises qu'entre nos Eglises. Elles ne justifient pas des étiquettes différenciées, ni même des institutions différentes » (pasteur). « non-conformisme. Méfiance à l'égard de tout pouvoir installé » (pasteur). « rappel de la volonté de Dieu (Loi) ? Adhésion joyeuse à la vie cultuelle. relativité de toute institution » (pasteur). « double pratique baptême ou présentation des enfants » (pasteur). « parole privilégiée par rapport aux sacrements », « sens de l'offrande » (pasteur) ; « la forme du culte, le statut du pasteur » (pasteur). Les délégués ERF disent particulièrement tenir au système presbytérien-synodal, au chant des psaumes et cantiques, à la diaconie, à la prédication ; à « la recherche personnelle, la liberté, la formation » (pasteur) ; à l'ouverture œcuménique ; à la diversité des ministères ; à la faible cléricalisation, au relatif pluralisme (un pasteur) ; à la parole libre et publique (pasteur) ; aux visites et au culte, à la formation biblique et théologique (pasteur) ; au multitudinisme (pasteur) ; à la présence au monde et à la place des ministères spécialisés ; à l'engagement dans la cité, le social (pasteur).

A quoi les membres de l'ERF renonceraient le plus facilement ? A l'expression actuelle de la confession de foi ; au régime presbytérien-synodal (dans certaines limites) ; « pas question d'adopter le fonctionnement catholique ou orthodoxe » ; aux commémorations (pasteur) ; certains actes pastoraux et tout ce qui est représentation (pasteur) ; une bonne partie de la gestion des finances et des ministres (pasteur) ; « une vision parfois trop étriquée de la vie de la paroisse ».

Ce que les délégués de l'ERF réprouvent le plus dans la vie de leur Eglise : le cléricalisme de beaucoup de pasteurs et leur indépendance vis-à-vis du conseil presbytéral, « une mauvaise utilisation du système presbytérien-synodal ; la multiplication des instances (pasteur) ; sentiment de supériorité (pasteur) ; quelques traces d'intégrisme. Un souci suspect d'identité protestante perçue comme un avoir à conserver » ; « discours stérile, liturgie qui n'en sont point, manque d'unité dans la pratique » (pasteur), son enfermement local sur elle-même (pasteur) ; « le " jeu " presbytérien-synodal parfois un peu faussé ou manipulé » (pasteur).

Les interviewés de l'ERAL sont nombreux à souligner les raisons d'ordre pratique ou traditionnel qui les ont amenés à devenir membres de l'ERAL Certains insistent sur le fait que l'on retrouve les mêmes tendances dans l'ECAAL et l'ERAL (charismatique, évangélique, libéraux, «orthodoxe», « baptistes », etc) et que les différences sont plus liées à la personnalité des pasteurs.

Pour les membres de l'ERAL, l'« étiquette » réformée se repère aux éléments suivants : « dépouillement » calviniste de l'église (bâtiment) et du culte ; « pluralité et trop de liberté » ; « Eglise réformée me paraît actuellement plus libérale et moins disponible que l'Eglise luthérienne » ; relative indépendance de la paroisse vis-à-vis de la hiérarchie ; pas de représentation du Christ en croix ; écoute et proclamation de la parole. Rationalisation ; le croyant incité à se faire une idée personnelle de l'Evangile.

Dans leur Eglise, les membres de l'ERAL tiennent particulièrement à la communauté vivante, à la participation aux décisions, à une certaine « légèreté », à la liberté du croyant, à l'ouverture, au caractère presbytérien-synodal. Ils réprouvent, dans leur Eglise, la rigidité, le cléricalisme, la suffisance, la crispation pour survivre, la non-application par les paroisses (via le corps pastoral) des décisions du synode (ce répondant souhaiterait un peu plus de discipline).

Quant aux délégués de l'ERAL, ils indiquent que « les options théologiques sur lesquelles on insistait autrefois ne sont plus que très secondaires » (laïc) ou « pas perceptibles » (un autre laïc) ou « plus clairement affirmées » (pasteur) alors qu'un autre pasteur dit avoir perçu une sensibilité réformée à la lecture d'ouvrages théologiques, sensibilité qui s'exprime selon lui par un « mode de réflexion plus rationnel ».

Un autre pasteur ne pense pas que l'on puisse parler d' «étiquette confessionnelle » en raison de la « grande diversité de courants spirituels ou théologiques dans l'ERAL » (dû en partie à son histoire). Des caractéristiques protestantes, oui, luthériennes ou réformées non « sinon insistance plus grande côté ERAL sur le système presbytérien-synodal et un certain penchant presbytérien- "épiscopal " côté ECAAL ; les éventuelles distinctions étant surtout des « adiaphora » ou, à la rigueur, « sociologiques » (un pasteur qui pense qu'il y a plus de simplicité et de souplesse dans l'ERAL que chez les Luthériens).

Les délégués ERAL disent particulièrement tenir à : la place de l'homme dans la société (pasteur) ; « des cultes riches : prédication et prière et Sainte Cène. Aspect communautaire, amitié et partage » (pasteur) ; « participation active des laïcs et neutralité politique » ; son caractère presbytérien (un pasteur) ; « le système presbytérien-synodal bien qu'il soit difficile à pratiquer (limites du pluralisme ou de la « démocratie » individualisme ! » (un pasteur) ; « référence biblique et ouverture. Sacerdoce commun des fidèles » (un pasteur). Ils renonceraient le plus facilement « au prestigieux et encombrant bâtiment de St Paul » (pasteur) ; à aucun aspect (pasteur) ; aux pseudo-différences avec les luthériens » ; au manque d'efficacité, de visibilité, à la sinistrose (pasteur) ; « à une trop grande multiplicité d'obligations de relations extérieures » (pasteur) ; « au parlementarisme pas toujours efficace » (pasteur).

Les délégués ERAL réprouvent « un synode disproportionné en nombre par rapport à son importance numérique. D'où une pesanteur dans son fonctionnement »; « un manque certain de générosité dans l'offrande pour être solidaire des Eglises non concordataires » (pasteur) ; « ses prises de position concernant la vie politique » ; centralisme administratif (pasteur) ; « sa médiocrité et son aspect tribal, peu dynamique, on n'innove peu » (pasteur) ; « manque de rigueur et d'exigence au plan théologique » (pasteur).

3) Attirances et irritations

a) En quoi des spécificités réformées attirent-elles ou irritent-elles les luthériens ?

Examinons tout d'abord ce que les luthériens apprécient chez les réformés. Se sentir luthérien ne signifie pas, en effet, ne pas apprécier tel ou tel aspect des Eglises réformées. Ainsi, un agriculteur, ancien membre du Consistoire Supérieur, dit son intérêt pour « l'aspect synodal » des réformés. « plus démocratique ; moins clérical (?) », « la place de la Parole de Dieu dans la vie », « une plus grande responsabilisation des fidèles », « un plus gros travail de la prédication », « une grande rigueur biblique » « une certaine convivialité » « la foi et l'engagement de certains paroissiens », « l'accent mis sur l'idée de grâce », « la simplicité » répondent d'autres laïcs de l'ECAAL à propos des réformés; l'intérêt pour les questions d'actualité indique un pasteur de l' ECAAL.

Chez les réformés, les délégués de l'ECAAL s'intéressent particulièrement à la constitution synodale, l'engagement des laïcs, cohérence mission-diaconie-engagement politique (pasteur); les paroisses moins livrées aux bons vouloirs des pasteurs et moins orphelines en l'absence du pasteur ; « l'aptitude plus grande à la prise de responsabilité des laïcs » ; l'ouverture aux problèmes de société ; certains aspects théologiques (doctrine de la Cène chez Calvin par exemple) ; plus grande attention à la vie cultuelle et intellectuelle; le dépouillement des lieux de culte.

Chez les réformés, les délégués EELF apprécient : leur volonté de témoigner et d'avoir une présence active dans la société, tout dans la pratique ou la vie de l'Eglise réformée; la richesse des diversités; les réflexions socio-politiques. A la question sur la vie et la pratique des « autres »; peu de laïcs luthériens de l'EELF (Pays de Montbéliard) ont répondu sans doute parce que, comme l'exprime ce répondant : « Ne voyant pas de différence fondamentale entre les deux Eglises, je ne peux pas répondre à ces questions ».

Mais, se sentir luthérien, c'est aussi marquer sa différence par rapport aux réformés et s'irriter de tel ou tel aspect des habitudes réformées, du moins telles que les luthériens les perçoivent.

Une organiste de l'ECAAL est ainsi irritée par les réformés à cause de : « une foi un peu trop intellectualisée ; une certaine inflation du verbe ; la dépréciation du baptême ». Une autre : « parfois confusion entre liberté et désordre systématisé », « les risques de voir détourné l'appel à la responsabilité en prise de pouvoir dans les assemblées », « la tendance à la parlote » (un pasteur), « le misérabilisme réformé », « la trop grande sobriété des cultes et un piétisme trop poussé qui leur confère un air de supériorité voire même d'orgueil dans leurs rapports avec d'autres chrétiens », « une très grande assurance engendrant une attitude de supériorité vis-à-vis de ceux qui ne suivent pas leur enseignement ».

Un pasteur s'irrite du fondamentalisme réformé dans l'interprétation des Ecritures et du piétisme réformé moralisant. Un autre du manque du sens de l'Eglise chez les réformés, il ajoute : « l'Eglise n'est donc pas d'abord le forum de transformation politique du monde qui nous entoure (même si cela est ou peut-être une conséquence des engagements individuels de certains de ses membres) ».

Un autre encore dénonce le fait que, chez les réformés, le pasteur se met quelquefois trop au centre du culte (Accueil qui commence par « Je »).

Un autre stigmatise « le bavardage avant, pendant et après un culte » et « l'absence de plages de silence ». Les délégués ECAAL s'irritent de la liberté ou de l'indifférence des réformés à utiliser n'importe quel modèle pour la , célébration d'un culte, de la Cène, etc; l'intellectualisme, un certain parisianisme, les carences des formes liturgiques qui a pour conséquences l'épanchement subjectif des ministres; les palabres des synodes; la foire d'empoigne que sont parfois les synodes avec la démagogie; l'organisation synodale; le manque d'unité et de cohésion, l'impression que l'on veut constamment réinventer l'Eglise, l'hypertrophie du souci de la liberté individuelle et congrégationnelle, l'allergie à l'égard de l'autorité et de l'institution, l'impression que les réformés imaginent mal qu'on puisse être protestant autrement que selon leurs propres modèles fondamentaux ; la Bible comme « objet » de culte; la trop grande diversité ; la suraccentuation de la notion de discipline et la « fierté synodale »; la tendance excessive à la rhétorique, la confiscation de la parole par les professionnels du verbe, trop de spontanéisme; les extravagances théologiques et vestimentaires lors d'un culte, le copinage entre certains pasteurs et leurs paroissiens ; le déficit ecclésiologique.

Les luthériens de l'EELF s'irritent du dépouillement des églises réformées et des aspects suivants qu'ils repèrent chez les réformés : leur activisme, l'inflation de discours et de réflexions, tendance congrégationaliste et individualiste, les réflexes majoritaires de l'ERF vis-à-vis d'Eglises minoritaires (EELF). Un pasteur luthérien de Paris reproche l'absence, chez les réformés, « de cohérence communautaire : on trouve tout et n'importe quoi ». Quant aux laïcs luthériens de Paris, ils reprochent à l'Eglise réformée ses « prises de position politiques ou sociales brouillonnes (ERF), sa diversité, son « libéralisme outrancier ». Mais ils reconnaissent que les réformés savent mieux « cogiter » entre eux, le foisonnement des lieux d'engagements », une ouverture plus grande sur la cité, « la mémoire vive d'un passé souvent douloureux et édificateur ».

b) En quoi des spécificités luthériennes attirent-elles ou irritent-elles les réformés ?

Chez les luthériens, les interviewés de l'ERF se déclarent intéressés par : la catéchèse (enseignement et pédagogie), la vie cultuelle, la prière personnelle, le dynamisme, la référence à la Bible ; « des relations plus détendues avec les catholiques » ; « une plus grande « rigueur » dans le respect et la Parole de Dieu » ; « la place de l'Eglise et son rôle » (un pasteur) ; l'aspect symbolique (un pasteur). Chez les luthériens, les délégués ERF apprécient une plus grande rigueur doctrinale, l'ouverture sur l'étranger, la référence à la F.L.M., la participation à la K.E.K., aux Eglises Riveraines du Rhin, la notion d'unité plus forte, la C.A., la liturgie, la place de la Sainte Cène, l'insistance christologique, une meilleure formation des ministres, moins d'individualisme que chez les réformés, le travail théologique, leur culte plus structuré et plus complet, une piété où les formes, symboles, esthétiques, émotions comptent aussi ; la rigueur dans l'organisation et l'exercice de l'autorité.

Chez les luthériens, les réformés de l'ERAL apprécient l'existence de paroisses rurales vivantes, l'importance du faste (symboles), un sens plus lucide des problèmes du monde entier, une discipline un peu plus accepté. Les délégués ERAL apprécient la liturgie, la tâche d'accompagnement des inspecteurs auprès des autres pasteurs ; la vision un peu plus unitaire (épiscopale ?) de l'Eglise.

Mais les réformés de l'ERAL affirment aussi être irrités par certains aspects des Eglises luthériennes tels qu'ils les perçoivent. Ils mentionnent le dogmatisme, certaines formes liturgiques, leur structure financière et territoriale (inspections), le manque d'ouverture, un certain immobilisme dans la liturgie, que « certains luthériens considèrent que seule la traduction en allemand de la Bible par Luther est authentique et normative », les disputes au sujet des langues. Les délégués ERAL s'irritent d'une tendance plus marquée au cléricalisme, d'une timidité plus grande chez les laïcs ; une certaine rigidité liturgique ou doctrinale ou institutionnelle.

Quant aux interviewés réformés de l'ERF, ils affirment être irrités par : les répons litaniques ; la célébration de la Cène ; les rites dans certaines paroisses luthériennes (groupes de dix pour la Sainte-Cène ou à genoux autour de l'autel) précise un pasteur ; les signes de croix et les cierges sur l'autel ajoute un autre pasteur ; l'importance des sacrements et des rites ; la hiérarchie ; « le manque de remise en question des dirigeants » ; « le caractère un peu formaliste des Luthériens » ; « des similitudes avec le catholicisme romain : la consubstantiation ; le signe de croix » ; « un certain cléricalisme » ; l'hostie (« mais c'est vraiment très très secondaire...! » précise ce pasteur).

Les délégués de l'ERF s'irritent de l'insistance des luthériens sur les différences avec les réformés, de la méfiance envers l'hégémonie supposée ou réelle de l'ERF. Ils voient, chez les luthériens, un risque d'uniformité et de conformisme et expriment leur malaise face à certaines pratiques liturgiques (notamment le fait de se lever pour la seule lecture de l'Evangile), à la pratique de la Cène. Deux répondants dénoncent un cryptocatholicisme chez certains luthériens ; un autre le fait que la vie des Eglises luthériennes de France dépendrait trop des autorités ; un autre le fonctionnement épiscopalien.

On le voit, si certains ne perçoivent pas (ou plus) les différences luthéro-réformées, si beaucoup ne leur accordent pas une grande importance, ces différences sont bien présentes dans l'esprit de plusieurs, notamment, mais pas exclusivement, chez certains pasteurs et responsables ecclésiastiques. II n'y a aucune raison de penser qu'il s'agit là d'un artefact produit par le questionnaire. Nous dirions même que cette enquête a permis l'expression explicite de ces différences en supprimant la retenue, voire l'autocensure, que le discours « convenable » induit. C'est notamment le cas dans les réponses aux questions invitant les réformés et les luthériens à dire ce qui, respectivement, les irritent dans l'autre confession.

Les différences perçues concernent principalement deux choses : l'expression cultuelle de la piété d'une part, le régime ecclésiastique et l'exercice de l'autorité d'autre part. Ces différences touchent à un niveau profond des sensibilités religieuses marquées par des façons de prier, louer, vivre la Sainte Cène et le culte. Dans une certaine mesure, et comme le soulignent certains, ces différences - en tout cas certains de leurs aspects - sont aussi présentes à l'intérieur d'une même Eglise.

S'agissant de l'expression cultuelle de la piété, il est clair que des différences existent historiquement entre les mondes réformés et luthériens (on sait par exemple que, du côté réformé, le bâtiment et le culte sont plus dépouillés). Mais, à travers cette enquête, il est intéressant de constater qu'aujourd'hui, certains réformés voient d'un bon œil la plus grande richesse symbolique du culte luthérien. II est vrai que, de façon générale, on observe actuellement des tendances à l'esthétisation du religieux incluant la valorisation d'éléments non discursifs d'expression (images, symboles, « décor »,...). Une trop grande polarisation discursive du religieux est remise en cause par les évolutions contemporaines.

Quant au régime ecclésiastique et à l'exercice de l'autorité, il est intéressant d'observer que, si le régime presbytérien-synodal attire certains luthériens, plusieurs réformés disent que ce régime n'est pas la panacée et qu'il présente certaines difficultés de fonctionnement. Bien que, de façon particulière il est vrai, un tel régime soit en vigueur dans l'une des Eglises luthériennes de France (l'EELF), la plupart des réformés voient dans le régime presbytérien-synodal une spécificité réformée (ce qui est juste historiquement).

La situation particulière de l'EELF, qui articule un régime « presbytérien-synodal » avec un régime « épiscopal » marqué par la présence d'un Inspecteur ecclésiastique, pourrait être d'un grand intérêt pour la discussion luthéro-réformée sur le régime ecclésiastique et l'exercice de l'autorité. D'autant plus que l'EELF, à travers ces deux Inspections, offre l'exemple d'un fonctionnement quelque peu différent d'un même régime.

Le régime presbytérien-synodal permet incontestablement d'associer plus étroitement des laïcs à la vie de l'Eglise-institution (à ses débats et ses mécanismes de décision). L'identification entre régime presbytérien-synodal et démocratie n'en est pas moins abusive. Ce régime, en réalité, est un mixte : s'il accorde en effet une place de choix à la participation des laïcs, il reconnaît également le rôle particulier des pasteurs et de leur magistère doctrinal (en leur accordant 50 % des voix délibératives au synode). Alors que, dans un régime totalement démocratique, chaque communauté locale serait représentée par des délégués élus sans distinction de statut entre pasteurs et laïcs.

Quant au cléricalisme stigmatisé par certains et plus particulièrement attribué aux luthériens, une clarification s'impose également. Une distinction plus marquée du pasteur et du laïc et de leur rôle respectif ne signifie pas nécessairement, en effet, un plus grand cléricalisme.

A l'inverse, une relative indistinction des rôles n'est pas !a garantie d'un moindre cléricalisme pastoral. L'exemple des communautés pentecôtistes est éclairant à cet égard. Les réticences devant les procédures formelles de recrutement et reconnaissance des pasteurs, l'insistance sur les dons spirituels se traduisent souvent par un fort pouvoir pastoral. Moins les rôles sont distingués, plus il peut y avoir du pouvoir informel. L'équation établie entre distinction marquée des rôles et cléricalisme n'est donc pas exacte. Que les rôles entre pasteur et laïcs soient ou non très distincts, le cléricalisme peut s'exercer.

2. LA COLLABORATION LUTHERO-REFORMEE

a) Une collaboration plébiscitée et encouragée

Les délégués expriment leur satisfaction par rapport à la collaboration luthéro-réformée telle qu'elle fonctionne déjà en particulier au sein du CPLR, au niveau de l'ECAAL/ERAL (commissions, services, conseil commun, directions d'Eglises sous un même toit), de la Société des Ecoles du Dimanche, de la formation pastorale, des assemblées missionnaires, le DEFAP, de la Mission intérieure, la Cimade, des Facultés de théologie, de la Fédération protestante de France, media, scoutisme, les Rassemblements régionaux (CAP,...). On rappelle bien sûr les Thèses de Lyon, la Concorde de Leuenberg. Si quelques collaborations, à la base, sont citées, tout particulièrement en Alsace, la collaboration luthéro-réformée à l'échelon local n'est guère développée (dans beaucoup d'endroits, elle n'est tout simplement pas possible, faute de partenaires).

Les interviewés laïcs (en particulier ceux de l'ERF), sont beaucoup moins prolixes sur la collaboration luthéro-réformée et la façon dont elles se manifestent (sauf quelques interviewés exerçant d'importantes responsabilités dans leur Eglise).

Beaucoup n'ont pas répondu à cette question, sans doute par manque de connaissances. Plusieurs, notamment les pasteurs, mentionnent les éléments indiqués ci-dessus. Quelques-uns indiquent des manifestations non signalées par les délégués : le rassemblement annuel au musée du désert, l'aumônerie des hôpitaux, l'aumônerie des armées, l'aumônerie universitaire, la Fédé, l'entraide protestante, le Messager Evangélique, les échanges de chaire (un exemple dans la Région Parisienne, à l'occasion d'une manifestation œcuménique avec les catholiques, la mise en commun des paroisses (en Alsace) ; les activités communes entre une paroisse luthérienne et une paroisse réformée ; le fait qu'un pasteur luthérien exerce dans une paroisse réformée et inversement ; le Conseil protestant de Strasbourg ; camps de jeunes ; aumôneries scolaires ; un conseil presbytéral de l'ERF composé de 50 % d'origine luthérienne et 50 % d'origine réformée (dans le midi) ; la paroisse de Bischwiller ; les cultes communs, durant les vacances et deux fois dans l'année scolaire à Lyon ; les prises de position communes des deux Eglises d'Alsace-Moselle ; le travail de jeunesse effectué en commun (secteur de l'Outre-Forêt, Alsace) ; femmes responsables ; le Liebfrauenberg ; l'aide des luthériens d'Alsace-Lorraine pour la région Est de l'ERF.

Citons ce laïc luthérien de Paris qui, déplorant que trop peu soit fait à l'échelon local, écrit : « un culte commun aux Eglises protestantes d'un même secteur est une occasion trop rare de partages et de constructions de projets ». « Nous commençons à nous découvrir (deux paroisses voisines) ; merci aux efforts des pasteurs dans ce sens, mais nous ne nous connaissons pas encore. j'ai confiance en une évolution certaine » dit un autre laïc luthérien de Paris.

Un pasteur de l'EELF de la Région Parisienne fait état d'une bonne collaboration entre les paroisses ERF de Palaiseau et EELF de St Marc Massy. Une conseillère presbytérale de l'ERF avoue son ignorance et, parlant des revues, déclare : « j'apprécie les deux ou trois numéros de la revue "Positions luthériennes" que j'ai pu lire ». Un couple de réformés d'origine luthérienne indiquent : « nous avons constaté qu'il est plus facile d'être pasteur luthérien dans l'ERF d'Ariège ou des Pyrénées Orientales que dans l'Eglise luthérienne du Pays de Montbéliard....» Un pasteur luthérien d'Alsace mentionne une expérience de collaboration luthéro-réformée au plan local qui s'est soldée par des difficultés : « il y a quelques années, les paroissiens luthériens de Rott ont été rattachés à la paroisse réformée de Steinseltz-Rott. Un grand nombre a vécu cela comme un abandon de leur tradition, de sorte qu'ils participent au culte luthérien de Wissembourg les jours de fête ».

Si un délégué et un interviewé pasteur déclarent ne pas voir d'avantages à pousser plus avant la collaboration luthéro-réformée telle qu'elle existe actuellement, ce n'est pas le cas des autres répondants qui quasi-unanimement, expriment les divers avantages que l'on peut attendre d'une collaboration luthéro-réformée plus poussée : c'est d'abord une obéissance à l'exhortation du Christ ; un enrichissement réciproque ; une plus grande cohérence au niveau du protestantisme français ; un effet positif d'entraînement sur les autres membres de la FPF. ; une meilleure communication avec le monde laïque - toutes ces Eglises différentes, cela ne fait pas sérieux - ; mise en commun des forces et des compétences ; l'économie des forces en hommes, énergie, moyens ; meilleur témoignage, à commencer en Europe ; l'élargissement des frontières ecclésiastiques pour les nominations ; simplification des structures ; l'émulation de la réflexion ; plus de crédibilité ; plus d'efficacité et de visibilité ; crédibilité du protestantisme face à la société et au monde catholique ; relancer une dynamique protestante. « les Luthériens seraient moins « sectaires » et les Réformés moins « laxistes » (une Réformée d'origine luthérienne) : présenter un front uni en face des autres Eglises ; en tant que protestants, ne pas avoir l'impression d'être divisés.

Si plusieurs délégués et de nombreux interviewés (particulièrement les laïcs) ne voient aucun inconvénient à une collaboration luthéro-réformée plus poussée, quelques-uns, plus nombreux du côté luthérien, mentionnent divers inconvénients : une médiocrité diplomatique, une éventuelle perte d'identité et le nivellement des particularités, plus de réunions et de voyages, un risque d'uniformité (« dans un mariage entre une souris et un éléphant, lequel des deux est écrasé ? » interroge un luthérien de Paris) ; l'alourdissement des structures, leur complexification ; les difficultés relationnelles en raison des sensibilités différentes ; le renvoi devant le Parlement du statut légal des Eglises concordataires ; la perte du peu de substance qui nous reste ; une préjudiciable normalisation peut-être ?

Dans cette collaboration luthéro-réformée, les délégués pensent que des progrès sont à faire dans les domaines suivants : dans la presse, dans la formation, dans la compréhension de la communion, dans la clarification des dogmes ; dans l'économie des moyens humains, matériels et financiers ; dans la liturgie ; dans la mise en pratique forte et sérieuse de la Concorde de Leuenberg ; au niveau institutionnel ; des échanges de ministres et la collaboration entre les pasteurs ; dans ce qui a trait aux pasteurs (y compris rémunérations et prestations sociales) ; la solidarité financière ; réflexion théologique ; dans la recherche d'une identité commune ; baptême des enfants ; ordination ; diacre ; échanges et rencontres ; nomination des pasteurs ; interventions publiques ; gestion des postes, circulation de l'information ; témoignage commun ; rapprochements au niveau de secteur géographique ; catéchèse ; collaboration transnationale ; témoignage missionnaire ; présence au monde contemporain ; la connaissance de l'autre ; coordination des vies synodales ; pastorales communes ; harmonisation des stratégies ecclésiales ; réflexions théologiques sur les ministères, l'Eglise, l'engagement social et « politique » ; projets concrets et leur réalisation ; le domaine de la tolérance et du respect de l'autre.

b) Quels sont les obstacles empêchant les avancées ?

La peur de perdre des spécificités menacées ; les aspects dogmatiques (« je pense que le protestant lamda s'en fout ») ; les personnes ; la force des habitudes, la routine, l'inertie ; la méfiance réciproque ; « la crainte des luthériens de perdre leur spécificité, en étant « absorbés » dans l'ERF majoritaire » ; faire comme si la Concorde de Leuenberg n'existait pas ; les résistances dues au fonctionnement des institutions, aux particularismes des Eglises, aux complexes des minoritaires ; la peur de l'inconnu et des nouveautés ; le poids des traditions ; l'eucharistie et la conception différente de la présence du Seigneur ; la peur de perdre son pouvoir ; la crainte, pas toujours justifiée du centralisme parisien ; le complexe minoritaire des luthériens de l'intérieur et des réformés de l'Est ; les égoïsmes institutionnels ; des obstacles culturels ; le manque d'ouverture des responsables d'Eglises ; le poids des confessionnalismes ; une vue trop limitée à la France ; les spécificités juridiques des Eglises d'Alsace-Moselle ; le manque de volonté, l'absence du sentiment d'urgence ; peut-être un manque de motivations réelles de la part de la base ? certaines tendances sectaires ; le fait qu'on érige trop en « spécificités » théologiques ou doctrinales des facteurs purement historiques, humains ou de traditions locales ; les particularismes (et leurs justifications théologiques) ; le style piétiste de certains clans réformés ; les esprits compliqués et sectaires.

Une conseillère presbytérale dit à la fois, dans sa réponse à la question sur les obstacles : 1) La situation actuelle convient à beaucoup. Pourquoi changer ? 2) ignorance de la base (la majorité des paroissiens ne perçoit plus la différence entre réformés et luthériens).

Le manque de relations avec les milieux luthériens. « trop individualistes, nous manquons d'envie de nous rapprocher. Nous sommes bien trop installés et trop contents de nous mêmes » (un couple réformé) ; l'anarchisme protestant ; le spectre toujours agité de l'union organique ; des élucubrations de théologiens. Un laïc ERF, âgé de 71 ans, déclare quelque peu désabusé : « je ne crois plus tellement à l'unité. Le poids des traditions est hélas trop fort. Mais si on pouvait éviter les concurrences locales lorsque les paroisses ne sont plus de tailles viables, il y aurait beaucoup à gagner » ; « l'attitude des luthériens de Paris, mais certainement aussi de certains réformés » (une conseillère presbytérale de l'EELF, Montbéliard) ; « pas assez d'efforts de la part des responsables des deux Eglises. On n'en parle pas assez. La base me paraît plus proche de l'unité » (une laïque de l'ERAL d'origine luthérienne).

Au sujet de la collaboration luthéro-réformée, il faut bien avoir à l'esprit les différences concrètes de situation. Hormis l'Alsace-Moselle et la Région Parisienne, la collaboration luthéro-réformée n'est en effet guère possible à l'échelon local, faute de partenaires de, l'autre confession à proximité. Ce n'est que par la mobilité géographique des personnes (pasteurs et laïcs) qu'elle peut se faire dans les régions confessionnellement homogènes au plan protestant (la plupart des régions de l'ERF et le Pays de Montbéliard). On notera d'ailleurs que, dans le Pays de Montbéliard, les brassages luthéro-réformés sont favorisés par une certaine mobilité de la population.

Pour des réformés du Sud-ouest, pour les luthériens de certains secteurs d'Alsace, l'autre confession (luthérienne ou réformée) est quelque chose d'abstrait, une représentation sans visage humain et substrat social ; c'est une donnée à prendre en compte. Ce n'est qu'en accédant à l'échelon supra local, en exerçant certaines responsabilités, en lisant les journaux ou en regardant la TV que, pour nombre de réformés ou de luthériens, le contact avec le monde de l'autre confession s'effectue. Pour beaucoup de protestants français néanmoins, la collaboration luthéro-réformée reste l'apanage des théologiens et des personnes (pasteurs et laïcs) qui participent à des instances et organismes interdénominationnels (FPF, mouvements nationaux,...).

D'autre part, il apparaît clairement que c'est en Alsace-Moselle que la collaboration luthéro-réformée est la plus avancée. II est manifeste que, dans cette région, une symbiose est à l'œuvre à travers la collaboration effective au plus haut niveau et les rencontres multiples des uns et des autres à de nombreuses occasions. En Alsace-Moselle, la collaboration luthéro-réformée est incontestablement favorisée par la culture des protestants de cette région, culture forgée à travers une commune histoire et l'attachement à une identité régionale marquée. Les choses apparaissent beaucoup moins avancées dans la Région Parisienne, l'autre région où, précisément, la coprésence des deux confessions rend possible une collaboration effective tant au niveau des directions ecclésiastiques qu'au niveau des paroisses.

3. LA COMMUNION LUTHERO-REFORMEE

a) Un sentiment très positif

Le sentiment éprouvé par les interviewés et les délégués au sujet de la communion luthéro-réformée en France est extrêmement positif, plusieurs exprimant leur « joie », leur « espoir », leur « enthousiasme », leur « impatience » à ce sujet ; « c'est une nécessité » dit l'un ; « je me demande toujours si le problème existe ...Les paroissiens de base se le pose-t-il ? » interroge un autre.

Si certains disent « qu'il faudrait passer de la communion à l'Eglise protestante unie en France » et effacer l'échec d'il y a vingt ans, deux répondants, un luthérien et un réformé expriment une inquiétude, le luthérien craignant que l'on confonde « communion avec unification et réduction à un modèle unique (réformé) - fût-il en lui-­même multiple...! », le réformé dénonçant le « danger de globalisation » qui nuirait à la diversité du protestantisme qui est sa richesse. Une conseillère presbytérale de l'ECAAL exprime un sentiment mitigé : « j'approuve la recherche de l'unité de nos Eglises, mais éprouve une certaine réticence : uniformiser, niveler n'a jamais été une bonne solution ».

Un luthérien, rattaché à une paroisse de l'ERF en l'absence de paroisses luthériennes dans sa région, déclare : « Tout dépend du sens donné au mot communion. Méfiance s'il s'agit d'unité institutionnelle. Joie s'il s'agit d'unité spirituelle, réelle mais toujours à approfondir et à édifier ». Ce même répondant éprouve un sentiment de gâchis en pensant à l'échec de « l'Esquisse » : « Que de temps et d'énergie dépensés en pure perte en vue de cette obsession « romaine » de l'union organique ! ». A la pensée de la communion luthéro-réformée, un interviewé pasteur dit éprouver « le sentiment d'un hexagonalisme universaliste et étriqué ». Mais ces points de vue sont très minoritaires parmi les répondants.

b) Le désir d'une unité plus grande

Les interviewés et les délégués souhaitent, pour la plupart, une unité plus grande.

Voici quelques exemples de réponses formulées par des Réformés : large accord pour réaliser une unité plus grande et la manifester : « les différences qui subsistent sont secondaires et seraient plus fécondes au sein d'une Eglise unique ». « Oui, tout simplement les séparations me semblent anachroniques et dépassées ! Cela faciliterait le dialogue avec l'Eglise catholique romaine » ; « Oui, il me semble que la grande majorité des luthériens et réformés sont prêts à admettre l'unité dans la diversité » ; « Oui, plus facile pour les non-protestants » ; « oui, je ne vois pas de justifications essentielles au maintien d'Eglises séparées, mais pour avancer peut-être faudrait-il un « projet commun » qui apporte une forte mobilisation nouvelle ? » « II y aurait à trouver un modèle original d'unité organique » ; oui, cf. l'exemple des Eglises de Bade et du Palatinat en Allemagne.

Un étudiant de l'ERF dit désirer une unité plus grande « parce que - n'était le statut concordataire qui complique bien des choses - il y a à mon sens une différence de qualité entre l'ERF - vaste forum de sensibilités diverses qui pourrait largement accueillir d'autres sensibilités/ traditions sans qu'elles s'y perdent et des Eglises ECAAL, ERAL, EELF, qui sont des survivances des regroupements type « Landeskirche ».

Quant aux luthériens, ils s'expriment ainsi : large accord également « réponse à la volonté du Seigneur de l'Eglise, mais certainement pas par pur pragmatisme » ; « nous multiplions les mêmes actions », « meilleur témoignage dans le monde d'aujourd'hui » ; « oui, l'Europe politique devient une réalité, les Eglises protestantes doivent se rapprocher aussi » ; « oui pour affirmer l'unité et cesser l'hypocrisie d'une confession des péchés de la désunion qui repose sur des subjectivismes personnels et ecclésiaux » ; « oui, sous la pression de l'air du temps » ; « oui, unité structurelle = non » ; « continuer à œuvrer dans le sens d'un rapprochement, de l'expression d'une unité de conviction et de théologie plus que d'une unité structurelle d'abord » ; « oui, encore faudrait-­il s'entendre sur le sens de l'unité. Mais de toute façon, il faut aller de l'avant. L’émiettement du protestantisme peut à terme déboucher sur du néant ! » ; « oui, mais à condition qu'il reste une certaine autonomie aux luthériens » ; « oui, mais communion plutôt qu'unité. «L'unité peut être un obstacle à la diversité » ; « oui, en vue d'un témoignage plus global du protestantisme français » ; « unité non, communion active oui » ; « une unité plus grande permettrait de faire face à d'autres religions (islam) ; « devrait d'urgence s'établir. le peuple de l'Eglise a du mal à comprendre ces divisions ». « oui, pour une question de survie... ». « Y -a-t-il tant de différences entre nous, eu égard au travail vis-à­-vis de l'athéisme ambiant et majoritaire... Qui nous empêche de nous retrouver dans une action commune ? C'est sûrement dérisoire » (un laïc luthérien de Paris). « une plus grande collaboration est souhaitable, tout en respectant la tradition et l'identité de chaque Eglise » (un pasteur ECAAL).

Si désirer une unité plus grande signifie, pour certains, s'acheminer vers une forme ou une autre d'unité structurelle, pour d'autres, cette dernière perspective est envisagée avec réticences ou explicitement refusée par souci de sauvegarder les différences et de respecter les diverses sensibilités. Un répondant exprimant sa reconnaissance pour le travail du CPLR et pour la restructuration de la SED, trouve que les bases de ce type de collaboration sont « franches et réalistes, visant jusqu'ici davantage un « mieux vivre ensemble » qu'une fusion d'Eglises en un grand appareil national ».

Le désir d'unité et de visibilisation plus grande de la communion ecclésiale est massivement attesté. Mais une tension apparaît entre ceux qui paraissent prêts à chercher une traduction structurelle d'une telle communion et ceux pour qui une telle traduction n'est pas à l'ordre du jour. Changer de structure fait craindre à certains un changement du statut de la structure, à savoir qu'elle prenne une importance qu'elle n'a pas dans l'ecclésiologie protestante.

A cet égard, il pourrait être utile, à la réflexion du CPLR, de prendre en compte divers exemples étrangers (notamment en Allemagne et en Autriche) de formation d'Eglises unies ou unifiées.

Cela ferait mieux apparaître les spécificités protestantes françaises en la matière. Comme aussi, il pourrait être utile d'analyser objectivement l'échec du projet d'Eglise évangélique unie des années 60-70.

Dans les diverses façons de concevoir la concrétisation de l'unité s'entremêlent plusieurs problèmes qu'il est utile de distinguer au plan de la réflexion :

1) Celui de l'image de soi comme Eglise par rapport à d'autres Eglises et par rapport à la société globale. C'est la question du devenir des identités confessionnelles alors même que l'on affirme sa pleine communion ecclésiale. L'identité ne doit pas être comprise de façon substantive mais relationnelle. Une identité permet de communiquer avec d'autres et d'agir. Les Eglises sont des personnalités collectives qui permettent de dire « nous » et de se situer comme acteur collectif. Elles permettent aussi aux individus, comme pôles de référents identitaires, de se situer symboliquement. L'affirmation d'une unité implique que l'on agisse ensemble et que l'on accepte de s'organiser pour le faire. Une unité se construit dans l'action car c'est ainsi qu'advient un sujet. Affirmer une profonde commu­nion ecclésiale sans agir ensemble, c'est cliver le sujet du dire et le sujet du faire. Apprendre progressivement à agir ensemble, c'est élaborer peu à peu une nouvelle image de soi et for­ger une nouvelle identité.

2) La façon de vivre l'institution et de solutionner la question de la direction ecclésiastique. C'est aussi le problème du sujet, celui de la manière de vivre ensemble et de s'ériger en acteur collectif et en auteur de discours. Mais vu cette fois de façon interne, à travers la façon dont chaque collectivité religieuse règle la question du pouvoir.

3) La_ question des rapports entre centre/périphérie et le débat autour du centralisme. Le débat luthéro-­réformé, en France, n'est-il pas obéré par l'imaginaire d'une Eglise nationale et les craintes qu'il suscite ? Quel est le niveau à privilégier dans le débat protestant franco-français ? Le niveau national ou le niveau régional ? Les diversités régionales du protestantisme français luthéro-réformé autorisent pleinement cette question.

4) La question de la gestion d'une diversité d'expressions cultuelles dans le cadre d'une communauté ecclésiale. Quelles sont les limites du pluralisme dans ce domaine ? Si, socialement parlant, une identité religieuse se repère souvent à travers une forme cultuelle, une identité cultuelle minimale n'est-elle pas nécessaire à l'affirmation d'une communion ecclésiale ?

5) La question de l'agencement des moyens et des hommes en vue d'un projet. On rejoint la question du sujet mais à un niveau fonctionnel et pragmatique.

6) La question de la participation aux instances internationales, notamment à l'échelle de l'Europe. Faut-il gérer séparément les relations extérieures ou les gérer en commun ?

7) La question œcuménique dans ses dimensions intraprotestantes et interconfessionnelles.

8) Le contexte socio-religieux contemporain. Les sensibilités et pratiques religieuses ne sont pas seulement informées par la socialisation dans une culture confessionnelle et l'insertion, plus ou moins active, dans un monde ecclésial particulier, elles le sont aussi par les mutations culturelles de la société globale. Au niveau des individus, les différences confessionnelles tendent à être euphémisées et une certaine disjonction s'observe entre appartenance et participation (cf. aussi les phénomènes de bi- ou multiappartenances, d'appartenances transitoires).

Par ailleurs, les individus aiment bien choisir entre différents types d'offres spirituelles : la pluralité est valorisée au niveau de l'offre et la liberté au niveau de la demande. D'où ce sentiment, chez de nombreux laïcs et chez un nombre non négligeable de pasteurs, que le problème des différences luthéro-réformées est dépassé, que bien d'autres défis sont plus pressants. De ce constat, certains peuvent d'ailleurs aussi en tirer la conclusion qu'il faut laisser les choses en l'état pour se mobiliser sur d'autres objectifs. D'autres, plus nombreux, en concluent au contraire qu'il est urgent d'avancer dans l'unité. Du point de vue des religiosités individuelles contemporaines, « l'idéal » apparaît être une Eglise à l'identité bien repérable et laissant l'individu libre dans son parcours et ses expressions.

9) Dernière remarque, relative au sacré. Socio-historiquement parlant, le calvinisme représente une désacralisation plus poussée du christianisme que le luthéranisme. La tradition calviniste est une forme importante de sécularisation interne du christianisme. Comme Max Weber l'a bien montré, le calvinisme, notamment sous sa forme puritaine, a fortement contribué au désenchantement du monde (Ent­zauberung der Welt). Sous un certain angle, le calvinisme représente une autre économie du sacré que le luthéranisme.

II est frappant de voir qu'aujourd'hui encore, c'est en fin de compte la différence luthéro-réformée qui est la mieux perçue : elle peut en effet l'être sans culture théologique particulière car c'est de l'ordre du visible et du sensible. Vu sous cet angle, la concrétisation de la communion luthéro-réformée apparaît un redoutable défi car elle met en relation deux économies différentes du sacré. C'est ce qui fait qu'un luthérien suédois arrivant dans un temple cévenol, Concorde de Leuenberg ou pas, subit un choc (de même qu'un réformé cévenol pénétrant dans l'Eglise St Pierre-le-Jeune à Strasbourg).

Si comme le montre cette enquête, la communion luthéro-réformée c'est aussi la rencontre de sensibilités différentes et de cultures ecclésiales marquées par l'histoire et des façons spécifiques de vivre en Eglise, alors la progression d'une telle communion implique un brassage des sensibilités et une interpénétration des cultures. Cette enquête permet de vérifier qu'une évolution de ce type est largement entamée.